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Kinotayo 2017 – Entretien avec Takata Satoshi pour Happy Hour

Posté le 20 janvier 2017 par

Takata Satochi, co-producteur de Happy Hour de Hamaguchi Ryusuke, était présent au 11ème Festival du Cinéma Japonais Contemporain Kinotayo pour présenter ce film fleuve de plus 5 heures.

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Hamaguchi Ryusuke n’est pas un inconnu du Festival Kinotayo. Son précédent film, un moyen métrage de 54 minutes, Touching the Skin of Eeriness, y avait été présenté en 2014. Une durée qui tranche avec celle de Happy Hour : 5h17. Le film est précédé d’une solide réputation, après des projections dans une trentaine de festivals et avoir remporté deux prix au Festival de Locarno (prix d’interprétation féminine pour les 4 actrices et mention spéciale pour le scénario). Le magazine Kinema Junpo l’a même classé en troisième position de son classement des meilleurs films en 2015. Pour ce film, Hamaguchi a fait appel à des acteurs non professionnels entraînés lors d’ateliers théâtraux. Après un tournage de 8 mois, il en résulte une oeuvre limpide sur les relations hommes-femmes et les couples au Japon. Un film qui fera date et qui est matière à réflexion sur la nature même du cinéma, de l’écriture et de la mise en scène.

Le co-producteur de Happy Hour, Takata Satochi était présent au Festival Kinotayo pour répondre à nos questions.

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Happy Hour est le premier film que vous produisez. Comment êtes-vous devenu producteur ?

Takata Satochi : Hamaguchi Ryusuke et moi sommes amis depuis nos années étudiantes. À l’époque, nous faisions partie d’un club de cinéma à l’université et nous tournions des films en 8 mm. Je n’ai pas participé à la production des précédents films de Hamaguchi mais, bien sûr, je les avais vus. J’ai un autre métier, je suis programmeur informatique. Comme c’est mon ami, j’ai sans doute un parti pris, mais je trouvais que les films de Hamaguchi proposaient quelque chose de différent et je me disais que si l’occasion se présentait, je participerais bien à la création d’un de ses films. En 2012, Hamaguchi a tourné trois documentaires dans la région du Tohoku [frappée par le séisme de 2011 et la catastrophe nucléaire de Fukushima]. Après cela, nous nous sommes rencontrés pour parler de son nouveau projet : un film tourné dans la région du Kansai. J’ai décidé d’y participer.

En quoi consistait votre participation au film ? Etait-ce uniquement d’un point de vue financier pour trouver des fonds ou avez-vous participé à l’écriture du script et au choix des acteurs ?

Takata Satochi : Je n’ai rien fait ! Le film a eu un petit budget. On a presque autofinancé le film. Ma société a participé au financement, Hamaguchi également, ainsi qu’un autre producteur, Okamoto Hideyuki, qui avait produit Touching the Skin of Eeriness (2014). Nous avons aussi eu recours au financement participatif. Il n’y a eu aucun financement extérieur. Je n’ai pas du tout participé à l’écriture du script ni au casting. Je ne faisais qu’attendre.

Avant de tourner le film, vous avez organisé des ateliers avec les acteurs. Cette démarche fait penser à celle de John Cassavetes.

Takata Satochi : Oui, nous avons beaucoup pensé à la méthode Cassavetes. Si on demande à Hamaguchi de citer les réalisateurs qui l’ont influencé, il répondra toujours Cassavetes. Lors de la lecture du scénario avec les acteurs, on a mis en place une méthode qui ressemble à celle de Robert Bresson : les acteurs ne prenaient aucune intonation particulière, ils lisaient le script à vitesse régulière. Au cours de ces ateliers, nous avons eu beaucoup de temps pour nous préparer.

En parlant de Robert Bresson, on a le sentiment que les acteurs récitent un texte. Cela veut dire qu’il y a eu peu de place pour l’improvisation ?

Takata Satochi : En effet, les acteurs ont plutôt respecté les dialogues écrits. Pour aider les acteurs sans expérience professionnelle, on utilisait un autre texte que celui du script. Ce texte parlait de l’histoire des personnages du film. Une histoire qu’on ne retrouve pas du tout dans le film. Ce texte secondaire sur l’histoire des personnages avait presque autant de pages que le script lui-même.

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Le tournage de Happy Hour s’est étalé sur 8 mois mais seulement les weekends. Pourquoi cela ?

Takata Satochi : La plupart des acteurs et de l’équipe de tournage travaillaient pendant la semaine donc nous tournions uniquement le weekend. Par exemple, le caméraman travaillait à Tokyo en semaine et venait le weekend à Kobe, là où a été tourné le film.

La durée du film a-t-elle posé problème pour la distribution du film en salles ?

Takata Satochi : On a eu beaucoup de chance, tout s’est bien passé pour la distribution du film au Japon. Nous avions proposé le film à Image Forum à Tokyo. Le programmeur nous a immédiatement donné une réponse positive. Puis, le film a reçu le prix d’interprétation féminine et la mention spéciale du jury au Festival de Locarno en août 2015. Cela a attiré l’attention des médias.

À Kinotayo, en raison de sa durée, Happy Hour était interrompu par deux pauses d’une dizaine de minutes. Les deux pauses intervenaient abruptement en plein milieu d’un plan ou d’un dialogue. Pourquoi cela ?

Takata Satochi : C’est le réalisateur qui a décidé de couper le film de cette façon. Bien sûr, ces trois parties n’ont pas été conçues comme une série. C’est vraiment un film unique. D’où ces coupures un peu brutales.

Happy Hour parle de l’implosion familiale et des problèmes de communication au sein des couples. On retrouve ces thématiques dans les films de Sono Sion ou dans Harmonium de Fukada Koji. Est-ce une thématique à la mode dans le cinéma japonais ?

Takata Satochi : Je ne pense pas que cela soit vraiment à la mode. Mais quand on veut faire un film dramatique avec un petit budget, on a tendance à choisir ce thème.

La mentalité japonaise évolue-t-elle sur la place de la femme, souvent réduite à s’occuper du foyer tandis que l’homme travaille ?

Takata Satochi : Cela dépend de là où on vit. Dans les grandes villes, les mentalités évoluent. Bien sûr, l’idée que la femme doit rester au foyer et que l’homme doit travailler perdure.

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Que vous a apporté la production de Happy Hour ?

Takata Satochi : Cela m’a donné envie de continuer à produire des films. Je suis sûr de continuer à travailler avec Hamaguchi. Pour l’instant, il n’y a pas de projet concret entre nous, mais nous en discutons.

En tant que producteur, quel est votre vision du cinéma japonais ? Est-il en bonne santé ? Est-il facile de réaliser des films ?

Takata Satochi : Le cinéma japonais n’est pas en bonne santé. Je ne dis pas que c’est facile de tourner des films mais j’ai l’impression que c’est de plus en plus accessible. Il y a beaucoup de matériel numérique à faible coût, tout le monde peut tourner des films.

La plupart des films sont des adaptations de roman ou de manga. Happy Hour est un scénario original. Préférez-vous travailler sur des adaptations ou des scripts originaux ?

Takata Satochi : Je pense plutôt produire des films à scénario original mais je n’y ai pas trop réfléchi. Cela me semble normal de vouloir adapter des oeuvres existantes si elles sont intéressantes. Le cinéma est aussi un business. Mais cette situation fait qu’il y a maintenant peu de scénaristes intéressants au Japon.

Quels films ou réalisateurs japonais vous ont marqué récemment ?

Takata Satochi : J’aime bien les films et les réalisateurs qui participent cette année au Festival Kinotayo [voir la liste des films ici]. J’ai été très occupé l’an dernier, j’ai eu peu de temps pour voir des films. J’ai bien aimé Ken & Kaze de Shoji Hiroshi [notamment primé au Festival international du film de Tokyo en 2015].

Pouvez-vous nous citer un film ou une scène de film qui a vous a marqué ?

Takata Satochi : [après une longue réflexion] C’est très difficile. L’Éternité et un jour de Theo Angelopoulos (Palme d’Or au Festival de Cannes en 1998). Je l’ai vu sans connaître le réalisateur et j’ai été très surpris.

Propos recueillis par Marc L’Helgoualc’h à Paris le 15/01/2017.

Traduction : Megumi Kobayashi.

Remerciement : Bertrand Cannamela.

Happy Hour de Hamaguchi Ryusuke . Japon. 2015.

Présenté au 11ème Festival du Cinéma Japonais Contemporain Kinotayo.

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