Qui êtes-vous, Adachi Masao ?

Posté le 14 janvier 2017 par

En 2017, le Festival Kinotayo a programmé Artist of Fasting, le nouveau film de Adachi Masao, figure atypique du cinéma mondial, connu pour ses films subversifs des années 60 et son engagement dans la lutte armée au Proche-Orient. Retour sur une carrière singulière et radicale.

Sous le signe du surréalisme

La carrière cinématographique de Adachi Masao commence en 1959, lors de son entrée au Département des Beaux Arts de l’Université Nihon. L’étudiant de 20 ans rejoint le Club de recherches cinématographiques et découvre le cinéma expérimental et surréaliste. Dans son message vidéo adressé aux spectateurs français à l’occasion de sa rétrospective à la Cinémathèque française en 2011, Adachi Masao revient sur ces années d’apprentissage : “Cette université était alors une sorte de repaire d’étudiants passionnés. Nous étions tous fascinés par le mouvement surréaliste, certains d’entre nous appartenaient à des groupes néo-dada. En fréquentant ces camarades, j’ai été très influencé par le surréalisme, je l’ai même considéré comme le plus important courant de pensée à m’avoir construit. Ma conception théorique et ma conception pratique du cinéma sont toutes deux ancrées dans ce mouvement.”

masao adachi

C’est avec son club qu’il réalise ses deux premiers films, Le Bol (1961) et Vagin clos (1963). Adachi et ses camarades étudiants décide de sillonner le Japon pour projeter ce dernier film expérimental et organiser happenings et performances, quitte à subir des projections mouvementées, parfois interrompues par les forces de l’ordre. Le sujet du film pose déjà les thématiques sexuelles qui marqueront les premières années d’Adachi. Vagin clos met en scène un couple dont l’épouse souffre d’un vagin scellé – les images du film soutenues par une musique bruitiste. Au Japon comme en Occident, la société est en mutation accélérée, suscitant des changements de mœurs et un élan progressif et conjoint de la révolte et de la consommation. Dans le monde du cinéma, cela se traduit par l’essor d’une Nouvelle Vague. On veut changer le monde, réinventer le cinéma. Une beauté convulsive, un souffle de liberté radicale et provocatrice, jusqu’au désespoir et au nihilisme. Plusieurs noms symbolisent aujourd’hui ces années 60 : Godard, Antonioni, Bergman, Fellini, Pasolini… Le Japon n’est pas en reste avec Oshima, Yoshida, Teshigahara ou Wakamatsu

Wakamatsu Production et l’érotisme subversif

Wakamatsu justement. En 1965, Les Secrets derrière les murs de Wakamatsu Koji est présenté au festival de Berlin, ce qui sera source de scandale au Japon. Kusakabe Kyushiro, membre du jury, témoigne même dans la presse nippone : “La salle était totalement scandalisée, je ne pouvais pas lever la tête tellement j’avais honte en tant que Japonais. C’est un film déshonorant pour la nation.” Le bureau culturel du Ministère des Affaires Etrangères de renchérir et de conclure, peu visionnaire : “La renommée que le cinéma japonais avait acquise depuis Rashomon a été foutue en l’air à cause d’un seul et lamentable film pink.” Rien que ça ! Que voit-on dans ce film ? L’aliénation, la frustration et le malaise de la société japonaise à travers plusieurs personnages, dont une femme au foyer qui trompe son mari avec un ancien militant communiste déçu par l’échec de la révolution ; et un étudiant qui lit des magazines érotiques et épie ses voisins. La part belle est donnée aux scènes érotiques et violentes. Quelques mois après ce scandale, Adachi Masao décide de rencontrer Wakamatsu Koji. C’est le début d’une collaboration active qui va durer de 1966 à 1972.

wakamatsu embryon part braconner

Au sein de Wakamatsu Production, Adachi va réaliser 10 films et écrire pas moins de 23 scenarii pour Wakamatsu Koji ! Parmi ces scenarii, on trouve des classiques aux titres toujours poétiques et suffisamment aguicheurs pour attirer le spectateur lubrique : Quand l’embryon part braconner (1966), Les Anges violés (1967), Vierge violée cherche étudiant révolté (1969) ou L’Extase des anges (1972). La recette de ces films : un tournage express (moins d’une semaine) avec un budget dérisoire (3 millions de yens) et la mise en avant du sexe. Ce sont les fameux pinku eiga. À la base, les pinku sont de simples films érotiques destinés à relancer une industrie du cinéma moribonde, mais surtout, pour Wakamatsu, Adachi et bientôt d’autres, un moyen de délivrer des messages subversifs et radicaux. L’aspect politique du tandem Wakamatsu/Adachi sera particulièrement prégnant à partir de 1968, alors qu’éclatent des grèves et des manifestations étudiantes. S’ajoute à cela un contexte explosif : la contestation par les étudiants du renouvellement du Traité Mutuel de Sécurité Etats-Unis-Japon (ANPO) et l’engagement du Japon dans la guerre du Vietnam. Bienvenue dans la contre-culture !

Chez Wakamatsu Production, Adachi Masao réalise des films moins expérimentaux que lors de ses années étudiantes. De là à dire qu’il s’agit de films commerciaux, n’exagérons pas ! Dans Avortement (1966), détournement de film sexuel éducatif, un gynécologue appelé Marukido Sadao (les amateurs du Marquis de Sade apprécieront) cherche un moyen de séparer l’acte sexuel et la reproduction. Dans Révolution de la contraception (1967), un sexologue met au point un moyen de contraception permettant, encore une fois de dissocier le plaisir sexuel et la reproduction. Dans Sex Game (1968) et Guérilla des étudiantes (1969), Adachi colle au plus près de l’ère du temps en mettant en action des étudiants désabusés et lubriques dans un Japon endormi, à la recherche de sensations fortes et de révolution. Le sexe débridé et les scènes de viol se banalisent au rythme du free jazz, dans des universités en grève. Les orgies et les récitations de tracts politiques ou d’extraits du poème Black Dada Nihilismus de LeRoi Jones, se concluent par des scènes d’insurrection ou, comme dans Sex Game, par une parade d’hommes en uniforme, mitraillette à la main, et accompagnés de femmes nues, devant le Parlement japonais !

Masao Adachi School Girl Guerilla

Adachi Masao ne se limite pas aux pinku eiga aux vapeurs d’insurrection. En 1969, il renoue avec le concept et l’expérimentation en s’inspirant d’un fait divers : en deux mois, un adolescent de 19 ans, Nagayama Norio, commet quatre assassinats dans quatre villes différentes. Adachi décide de filmer les villes dans lesquelles Nagawama a tué, sans trame narrative classique. Une déambulation urbaine soutenue par une musique jazz expérimental. Cela donne A.K.A. Serial Killer, qui se veut une illustration de la “théorie du paysage” selon laquelle l’environnement façonne l’identité personnelle et politique de l’individu. Le pouvoir oppresseur de l’État se manifesterait donc dans l’environnement le plus quotidien.

Adachi a également collaboré avec Oshima Nagisa : il est le co-scénariste du Retour des trois soûlards (1968) et du Journal d’un voleur de Shinjuku (1969). Adachi revient sur cette période de collaboration et d’effervescence artistique collective : “J’ai également travaillé avec Oshima Nagisa, un ami avec qui je buvais souvent dans les bars. Il m’a proposé de collaborer avec lui. C’était une époque plus simple, les réalisateurs pouvaient facilement s’entraider s’ils s’entendaient bien. C’est ce que je pense avec le recul. Je parle souvent du « cinéma comme mouvement », et non du cinéma d’auteur.”

Adachi Masao, guérillero au Proche-Orient

En 1971, Adachi Masao et Wakamatsu Koji sont très proches des mouvements radicaux issus des contestations étudiantes : l’Armée Rouge Unifiée et l’Armée Rouge du Japon (ARJ). Une période de militantisme armé d’obédience plus ou moins marxiste, en tout cas anti-impérialiste. La descente aux enfers de l’Armée Rouge Unifiée sera racontée 30 ans plus tard par Wakamatsu Koji dans United Red Army : à l’occasion d’un camp de formation militaire, 14 membres de l’Armée Rouge Unifiée sont battus et torturés à mort par leurs camarades. Cette dérive morbide se terminera par la prise d’otage d’une aubergiste par cinq membres de l’Armée Rouge Unifiée, retransmise en direct à la télévision pendant neuf jours. Quant à l’Armée Rouge Japonaise, une partie de ses membres s’envole pour le Liban pour se joindre au Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) et lutter contre Israël et le sionisme.

Après un passage au Festival de Cannes, Adachi Masao et Wakamatsu Koji décident de partir au Liban pour réaliser un film de propagande sur la libération de la Palestine. Sur place, ils sont aidés par les membres de l’ARJ ce qui leur permet de filmer des camps de réfugiés et d’entraînement militaire. De retour au Japon, comme pour Le Bol en 1961, une tournée est organisée dans le pays pour diffuser le “film d’information” Armée rouge / FPLP : déclaration de guerre mondiale. Rappelons qu’à la même époque, Jean-Luc Godard avait également tourné un film au Proche-Orient : Jusqu’à la victoire. La cause palestinienne était dans l’ère du temps… De retour au Japon, Adachi et Wakamatsu collaborent une dernière fois en 1972 pour L’Extase des anges, “une sorte de déclaration de guerre à Tokyo” (dixit Wakamatsu), dans lequel la lutte armée de groupuscules post-étudiants est directement inspirée par l’Armée Rouge Unifiée et l’Armée Rouge du Japon.

masao adachi fplp united red army

En 1974, Adachi quitte le Japon pour le Proche-Orient et intègre l’ARJ. Son but est de participer à une révolution mondiale. Pour lui, “la lutte armée est la forme suprême de la propagande.” S’ensuit une période de clandestinité jusqu’à son arrestation en 1997 et son extradition vers le Japon en 2001. Dans ce laps de temps, on sait peu de choses sur la vie d’Adachi. Il a vécu dans des camps auprès de l’Armée Rouge Japonaise qui continuait ses actes de terrorisme international : prise d’otages à l’Ambassade de France aux Pays-Bas en 1974, prise d’otages au consulat des États-Unis et à l’ambassade de Suède à Kuala Lumpur en 1975, divers détournements d’avion…

Dans ses écrits, Adachi Masao réfute l’affirmation selon laquelle il est passé de cinéaste à guerillero : “Au lieu de remplacer la caméra par le fusil, pourquoi ne pas tenir les deux dans les mains ?

Le retour d’Adachi Masao au cinéma

À son retour au Japon en 2001, Adachi Masao passe deux ans en prison. Il est dorénavant interdit de sortie du territoire. Peu de temps après, il publie Cinéma/Révolution, une série d’entretiens autobiographiques avec le critique Hirasawa Go. Il revient derrière la caméra en 2007 avec Prisonnier/Terroriste, un film qui retrace le sort de Okamoto Kozo, membre de l’Armée Rouge Japonaise et du commando de l’attentat de l’aéroport de Lod en Israël en 1972 (26 morts). Arrêté par la police, Okamoto a été emprisonné et torturé jusqu’à sa libération en 1986… mais devenu complètement fou.

masao adachi artist of fasting

Nouveau retour au cinéma en 2016 pour Adachi avec Artist of Fasting, une adaptation de la nouvelle de Franz Kafka, L’Artiste de la faim, et donc projeté au festival Kinotayo. Dans ce film, un inconnu commence sans raison apparente une grève de la faim dans une rue commerciale du Japon. La presse et les réseaux sociaux s’emparent bientôt de son acte dans le but de le récupérer et de faire du sensationnalisme. Une entreprise de spectacle ne tarde pas à forcer le gréviste à signer un contrat et le mettre littéralement en cage pour tirer profit du phénomène… Les yakuzas sont également de la partie en réclament leur dû à ce nouveau “résident”, devant l’apathie des forces de l’ordre. Ce film est une synthèse de l’oeuvre d’Adachi : on y retrouve des scènes de sexe, du viol, de la révolte, de l’oppression et, sous-jacente, une continuité de sa “théorie du paysage”. Ce film a le mérite de ne pas être l’oeuvre d’un ancien militant d’extrême-gauche aigri par la société contemporaine. C’est un état des lieux assez clinique et ironique sur l’idée de la révolution et de sa récupération permanente par le pouvoir. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Adachi Masao fait référence à “l’esprit Charlie”, élan populaire spontané très vite récupéré par le pouvoir politique pour en faire un argument de séduction électoraliste.

Adachi Masao en a encore à redire. Ces films sont maintenant rares (quel changement par rapport aux années 60) et peu distribués mais il est toujours intéressant de voir comment vieillit un militant cinématographique et politique. Et il vieillit mieux que bon nombre de musiciens punks, pour l’instant.

Marc L’Helgoualc’h.

Artist Of Fasting de Adachi Masao. Japon. 2016.

Présenté au 11ème Festival du Cinéma Japonais Contemporain Kinotayo.

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