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Le film de la semaine : Mademoiselle – érotisme et manipulation

Posté le 2 novembre 2016 par

Projeté en Compétition au Festival de Cannes 2016, Mademoiselle de Park Chan-wook signait le retour de l’un de nos réalisateurs coréens préférés, il faut bien l’avouer. Avec Mademoiselle, le maître du cinéma coréen signe une oeuvre techniquement parfaite et esthétiquement sublime. Un film érotique, parfois brutal, qui devrait réchauffer les plus frileux et qui, pourtant, montre un cinéaste qui s’est assagi. Bonne nouvelle ? A vous de juger !

Souvenez-vous : le dernier film de Park Chan-wook, Stoker, a été réalisé et produit aux Etats-Unis en 2013. Le réalisateur coréen, à l’instar de Kim Jee-woon (Le dernier Rempart), n’avait pas résisté à l’appel des sirènes hollywoodiennes. De bonne facture (notamment grâce à la présence de son directeur de la photographie fétiche), Stoker avait pourtant divisé.

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Mademoiselle signe donc le retour du cinéaste dans son pays natal. Cette fois, la production et le casting sont 100% coréens. Mais puisque Park Chan-wook aime instiller une certaine dose d’hybridité, il s’est inspiré du roman britannique Fingersmiths de Sarah Waters afin de réaliser son Mademoiselle. Revenons donc au matériau d’origine, le roman. Londres, 1862. Susan, orpheline, se voit proposer par Richard Rivers d’escroquer la jeune et riche Maud Lilly, qui vit avec son oncle dans un sombre manoir. Elle recrute Susan comme dame de compagnie, sans savoir que cette dernière compte l’escroquer. En effet, elle lui a été conseillée par Richard Rivers, son professeur de peinture.

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Park Chan-wook a conservé les grandes lignes de ce synopsis. Il l’a adapté à sa manière, en situant l’histoire dans les années 1930, en Corée, pendant la colonisation japonaise. On pourrait penser que ce choix est purement commercial puisque, dernièrement, beaucoup de blockbusters coréens se déroulent à cette période (Assassination, The Age of Shadows). Et c’est certainement l’une des raisons de ce choix. Mais pas que ! En effet, l’entre-deux-guerres, comme on l’appelle en Europe, a été marquée par un goût accru pour la frivolité et l’exubérance. Il en est apparemment de même en Corée. Ce contexte historique lui permet donc une photographie osée, des costumes parfois anachroniques et une ambiance gothique – présente dans le livre car l’histoire se déroule en 1862 – sans que cela choque le spectateur. L’étrangeté, essence même des films de Park Chan-wook, est encore une fois mise à l’honneur, dans les lieux mais aussi chez les protagonistes, qui semblent parfois sortir d’un conte macabre.

Dans Mademoiselle, le spectateur donc Sookee, jouée par la toute nouvelle Kim Tae-ri, engagée comme servante d’une riche japonaise, Hideko, interprétée par Kim Min-hee (Un jour avec, un jour sans), qui vit recluse avec son oncle, joué par Cho Jin-woong (Assassination) quelque peu tyrannique, dans un immense manoir. Mais Sookee a un secret. Avec l’aide d’un escroc se faisant passer pour un comte japonais, interprété par le célèbre Ha Jung-woo (The Murderer), ils ont d’autres projets pour Hideko.

Que cette histoire de manipulation ait enthousiasmé Park Chan-wook n’est guère étonnant, tant le réalisateur a toujours été intrigué par les relations humaines malsaines. Cette fois, point de vengeance mais que perfidie ! Ce trio maléfique, Sookee, Hideko et le comte Fujiwara, ne cesse de se trahir pendant 2h20. Alors, on pourra reprocher à Park Chan-wook des twists peu subtils qu’on voit venir à 10 kilomètres. Mais était-ce son intention de créer du suspense ? Peut-être pas. D’ailleurs, le film est divisé en trois parties afin de rendre compte du point de vue des trois protagonistes. Le spectateur revoit alors certaines scènes plusieurs fois, ce qui annihile toute volonté de créer de la tension.

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Mademoiselle est avant tout un film d’ambiance, d’inspiration gothique. Les décors sont tout bonnement impressionnants, tant par l’architecture que la photographie. La force de Park Chan-wook est d’asseoir son récit dans une ambiance victorienne, donc néogothique, tout en l’ancrant dans une culture nippo-coréenne. Le manoir est une symbiose de styles architecturaux et rien de dénote. Les jeux de caméra (travellings virevoltants, zooms, panoramas circulaires), avec l’utilisation d’un objectif anamorphique, rendent cette maison étrange, lugubre et sensuelle. La caméra capte les multiples jeux de regard, ce qui renforce l’étrangeté des lieux mais aussi l’érotisme larvé. De quoi installer confortablement un récit composé de manipulations, de sexe et d’amour.

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De l’amour, il y en a gogo dans ce film. L’amour, version Park Chan-wook, est avant tout charnel. Tous les couples du film ne passent pas à l’acte car le jeu de séduction n’aboutit pas forcément. Mais tous y pensent, à longueur de temps. L’amour se conçoit également malsain avec des scènes pouvant faire rougir la ménagère de moins de 50 ans, et faisant passer 50 Nuances de Grey pour un livre de la collection Harlequin. En effet, l’oncle tyrannique a élevé sa nièce de manière peu orthodoxe et fait collection d’objets bizarres, livres mais aussi autres joyeusetés directement prélevées sur des corps de femmes. Mais surtout, l’amour est féminin. Finalement, Mademoiselle, qui porte bien son nom, est un film extrêmement féminin – n’allons pas jusqu’à dire féministe. D’ailleurs, le cinéaste a avoué avoir trouvé sa part de féminité en le réalisant. La servante Sookee et la riche jeune femme japonaise Hideko – qui cache bien son jeu – jouent l’une de l’autre, en secret, mais tombent dans le piège de l’amour. Il s’exprime évidemment charnellement, lors de très belles scènes de sexe, ultra stylisées. Park Chan-wook va parfois même un peu trop loin. Non pas que les scènes de sexe soient choquantes. Mais il a tendance à en montrer beaucoup pour pas grand chose, comme l’une des dernières scènes où nos deux jeunes femmes s’improvisent expertes en boules de geisha. Mais il est difficile de lui reprocher cet écart, tant le reste du film est maîtrisé, voire trop maîtrisé. Quelques grains de folie sont distillés ici et là, comme dans la scène où le comte Fujiwara perd une à une ses phalanges. Ces rares moments nous font dire que le Park Chan-wook qu’on a connu n’est pas totalement mort, mais pas loin. Comme il le dit si bien, il a vieilli. Et même s’il a gagné en maîtrise technique, on regrette un peu la folie de ses anciens films.

Mademoiselle nous a donc laissés mi-figue mi-raisin. Park Chan-wook est indéniablement un grand réalisateur et il le prouve une fois de plus dans ce film. Mais Mademoiselle manque d’âme, de souffle.

Elvire Rémand.

Mademoiselle, Corée, 2016. Sortie française le 1er novembre 2016.

 

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