Court Métrange : une journée type d’une montée en puissance

Posté le 18 octobre 2013 par

Nous fêtons la 3ème année d’East Asia avec une grande mise à jour graphique mais également éditoriale avec l’ouverture à d’autres horizons cinématographiques. Court Métrange fêtant également son 10ème anniversaire en grande pompe, il nous ait apparut comme une évidence d’honorer ces deux anniversaires ensemble. Les monstres et monstruosités constituant le fil conducteur de cette édition, la connexion avec le cinéma asiatique, spécialiste en la matière en termes de monstres et bizarreries en tout genre, est logique.

Osons la comparaison avec le FICA de Vesoul. L’ambiance qui y réside est la même. Un flot discontinu de bénévoles en plein rush traversent les différents étages du Théâtre National de Bretagne, lieu du festival. Le staff du festival dont le noyau apparent est constitué du quatuor Hélène et Steven Pravong, Cédric Courtoux, et l’homme de l’ombre Bastian Meiresonne (ce dernier étant programmateur pour le FICA, quelle coincidence…) sont fiers de nous présenter le jury du festival présidé par l’inusable Tchéky Karyo après un discours de remerciements des élus de la ville. L’acteur de 60 ans et sa voix reconnaissable entre mille se prête avec une joie non forcée aux séances photos qu’il termine avec un petit discours improvisé  digne des plus grands rôles qu’il a eu l’occasion de jouer.

Tchéky Karyo Court Métrange

« Saluons-nous, regardons-nous dans les yeux »

Les animations de séances reflètent également un savoureux semi-professionnalisme où la paire Steven et Cédric enchaînent les speechs et improvisations sous un public conquis d’avance. Non, nous sommes bien loin des festivals maniéristes que sont Cannes et Deauville. Cette proximité et accessibilité opèrent inconsciemment des ondes positives autour du festival. Mais peut-on toujours être aussi enthousiaste concernant la programmation proprement dite ?

Commençons les hostilités cinématographiques avec la séance carte blanche de Format Court qui fêtait également leur 5 ans. Proposant une sélection de courts très expérimentaux, le premier engagé n’est autre que l’œuvre du grand cinéaste canadien Guy Maddin avec The Heart of the World. Délire crypto-marxisto-catho en noir et blanc sur un scénario avant-gardiste russe où le Christ vient s’incrustrer, nous avons ici un hommage au cinéma muet des années 20 sur une musique emphatique et rythmée du Russe Georgi Sviridov. Concentration extrême ou foi cinématographique, il convient ici de s’accrocher ou de lâcher prise, faîtes votre choix !

La résurrection des natures mortes de Bertrand Mandico, diffusé à la Mostra de Venise, dénote une ambiance très glauque presque antipathique pour ce récit présentant la renaissance par une femme en stop-motion (image par image) d’animaux morts (et des vrais !). Offrant une belle photographie et un duo d’acteurs reconnus, le spectateur navigue dans une dimension post-apocalyptique où Walt Disney y fait quelques incursions, brouillant habilement les pistes. « L’animation est l’illusion de la vie », accroche du début, prend alors tout son sens. Rêverie est un autre genre. Témoin d’un suicide ferroviaire, un homme psychote sur cet évènement qui le hante à travers une succession de cauchemars surréalisteq. Réalisé à trois,  le court offre une animation simple avec une belle maîtrise visuelle ainsi que des ruptures de ton, certaines idées narratives elliptiques pouvant invoquer certains travaux de Satoshi Kon (Paprika, Perfect Blue).

The Original of the Creatures fait appel presque inconsciemment à une référence de la famille Adams. Seulement, il n’y a pas que des mains mais également des oreilles et des yeux qui se baladent dans cet univers future post-apocalyptique en pleine reconstruction. Avec une qualité d’animation irréprochable, le cinéaste hollandais Floris Kaayk véhicule qu’un manque de communication suffit à rester éternellement dans les décombres d’un monde ravagé par la destruction.

De belles idées émergent d’Oh Willy et de Expo / In. Le premier aborde avec la perte de la mère de Willy, la mélancolie et le retour aux origines. Avec ces personnages en fil de laine et son côté naturiste (qui a fait beaucoup rire la salle), la cinéaste belge a réalisé un travail titanesque dans les décors qui inspire le respect. Le rapport avec la nature est omniprésent et la scène avec la bête velue finale jouant le rôle de substitution est émouvante. Expo / In de Romain Rihoux est un objet cinématographique immersif scénarisé complètement en 3D qui a un côté jeu vidéo avec cette vue subjective. Tourné en plan-séquence, le court aurait mérité une extension dans la durée tant la maîtrise visuelle, scénaristique et les thématiques abordées (l’imbrication de l’art visuelle et conceptuelle dans la réalité) sont de qualité.

Après une première séance très expérimental tant visuellement qu’en termes de profondeur, celle qui suivit fut plus accessible de manière générale. L’art des Thanatiers en est la parfaite incarnation et l’un des plus belles réussites de cette première journée. En présence du réalisateur d’origine rennaise David Le Bozec, ce court-métrage « fait maison » en 2D nous conte le passage difficile à la modernité pour Prosper Thanatier, dernier d’une longue lignée de bourreaux. Véritable passionné des instruments de torture, troquer cet art pour une vulgaire guillotine lui ait insupportable. Talentueux dans l’écriture et la narration, le charisme du personnage dans un 2D s’incruste parfaitement avec l’époque de la révolution, L’art des Thanatier revêt une dimension universelle. Accessible, parfaitement scénarisé pour le grand public, l’animation made in Rennes a de beaux jours devant elle. Il en est tout le contraire pour l’italien Donato Sansone avec Topo Glassato al cioccolato. Avec violence et noirceur, le cinéaste aborde en deux minutes les cycles de la création, de la destruction, de la réincarnation et la pluralité des identités par des traits de crayons noirs. Sublime,  la preuve :

Esthétiquement très réussi, Fuga de Juan Antonio Espigares mixe deux styles graphiques bien distincts entre les deux personnages principales et le monde qui l’entoure. Une façon délicieusement originale d’afficher une distorsion entre ce que l’on perçoit et ce qui est réellement, avec en ambiance sonore du bon classique instaurant un climat de suspense envoûtant. Et le pur divertissement dans tout cela ? Batz de Maxime Maléo s’en charge brillamment avec cette course-poursuite effrénée entre un moustique et deux chauve-souris. L’une de ces derniers évoque d’ailleurs spontanément Scrat, véritable mascotte de la saga de l’Age de glace. Diablement drôle avec une animation rigoureuse, Batz multiplie les idées loufoques hilarantes et s’assume complètement en tant que divertissement !

Pour clôturer en beauté la journée, le dessert cinématographique concocté par les organisateurs faisait office de plat de résistance tant il y avait de matière. Susan se esta muriendo apparaît comme une introduction mineure sur le sujet de la vie éternelle par le remplacement continuel de l’esprit par un autre étranger. Formellement et narrativement maîtrisé, il est toutefois regrettable que la substance soit sous-exploitée tant le sujet porteur aurait mérité le moyen voire le long métrage. Cebu va à contrario au bout de son scénario. Dans des échanges à double langage sexuel, un boucher et sa maîtresse développent un énorme appétit sexuel qui n’est pas du tout du goût de celle qui se fait tromper. Divinement écoeurant, la mise en scène sanguinolente souligne une bestialité des protagonistes qui s’affrontent à coup de couteaux et de morsures. Miam ! Restons dans le gore avec La Ricetta de Jason Noto où une mère donne à son fils la recette pour bien cuisiner un cochon entier. Ayant déjà affronté la mort, l’enfant s’enferme dans un imaginaire inversé où sa mère se métamorphose en cochon et un bébé prend la place dans la marmitte…  Jouant habilement sur le champ-contrechamps délimitant le réel et l’imaginaire, le cinéaste américain peut donner envie de vomir, mais c’est pour votre bien !

la_ricetta

Après avoir été présenté à la première édition de Court Métrange, Gregory Monro revient 10 ans après avec Rose or the Mute Liars,  une histoire morbide sur la disparition tragique d’une famille malheureuse dont la fille vient hanter la forêt avoisinante du lieu du drame. A travers un monologue d’une vieille femme face caméra / spectateur, le cinéaste français instaure jusqu’à l’ultime minute un suspense sur son récit qui marche à merveille. Ponctué par de brefs plans de l’histoire, Rose or the Mute Liars happe littéralement le spectateur dans son récit. 9m² de Sandy Seneschal divise. Une femme séquestrée qui subit des sévisses sexuels de son agresseur s’enferme dans les chiffres et le passé pour survivre psychologiquement. Ce huis clos à l’ambiance très froide et anxiogène est une réussite d’un point de vue formel. Parsemé de gros plans  (ventilateurs, murs, lavabo), l’actrice meurtrie incarne à merveille ce rôle de la femme violée sombrant finalement dans la folie qui la libère de son agresseur mais qui reste malgré tout dans son esprit. On s’interroge alors sur la légitimité du court-métrage dans la sélection tant il apparaît distinct des différents métrages, le jury tranchera.

Julien Thialon

À lire :

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Court Métrange : Bilan

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