Critique de Wrong Cops de Quentin Dupieux (L’Etrange Festival)

Posté le 10 septembre 2013 par

L’avant-première de Wrong Cops, nouveau long-métrage de Quentin Dupieux (Mr Oizo derrière les platines) est sans conteste l’un des événements majeurs de l’Étrange Festival. Pas de grand dépaysement pour les connaisseurs de Dupieux. Wrong Cops poursuit l’exploration absurde et décalée du réalisateur dans un monde beckettien – avec musique électronique, arnaques, crimes et botanique (de l’herbe pour être précis). Chronique à lire en écoutant les derniers EP’s de Mr Oizo. Par Marc L’Helgoualc’h.

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Synopsis : On imagine bien Thierry Ardisson, sur le plateau de feu Tout le monde en parle, entre deux « ouais, ouais » et trois vannes pas drôles de Laurent Baffie, demander à Quentin Dupieux de faire le pitch de Wrong Cops. Ou plutôt on ne l’imagine pas. C’est toujours difficile de parler des films de Dupieux sans trop en dire et gâcher le plaisir du spectateur. Voici les trois phrases de présentation de l’Étrange Festival : « Los Angeles 2014. Duke, un flic pourri et mélomane, deale de l’herbe et terrorise les passants. Autour de lui, un chercheur de trésors ; un obsédé sexuel ; une femme flic maître chanteur ; un borgne difforme se rêvant star ». Ça reste assez vague pour ne rien dévoiler. Oh ! et Marilyn Manson joue un second rôle dans le film.

Pour qui suit la carrière (musicale et cinématographique) de Quentin Dupieux, son parcours de 1999 a aujourd’hui est totalement cohérent. Que s’est-il passé dans la tête de Dupieux quand il a compris qu’une peluche jaune et un morceau électronique minimaliste plaisaient à des millions de gens ? Que même une marque comme Levi’s le payait pour réaliser des clips publicitaires ? Quelle que soit la réponse, Dupieux a continué dans la même voie : pour la musique, une électro simpliste, putassière, euphorisante, déstructurée, en un mot comme en cent, géniale ; pour le cinéma : un road trip en stop sur l’autoroute de l’absurde et du non-sens. Ce n’est pas un hasard si la voiture a une place si importante dans l’univers cinématographique de Dupieux. Son premier essai, Nonfilm (cette variation superbe de The Last Movie de Dennis Hopper), commence justement dans une voiture, au milieu de nulle part. D’ailleurs, un des clips pour Levi’s mettant en scène la peluche Flat Eric se passe également dans une voiture. Dans Steak, film comique avec le duo Eric et Ramzy (et des seconds rôles mémorables : Kavinsky, SebastiAn, Jonathan Lambert et Sébastien Tellier), les pick-ups de college movies sont aussi de la partie. Quant à Rubber, cette histoire de pneu de voiture tueur en série qui explose la tête des gens (comme Tetsuo dans Akira), pas la peine d’en dire plus. Enfin, Wrong, l’avant-dernier film de Dupieux se termine par une scène où un acteur roule droit devant dans un désert, pied au plancher, sans but apparent. Culte de la bagnole typiquement américain. Et bien sûr, la musique de Mr Oizo s’écoute plus en voiture qu’en club ! C’est ce qu’a compris Dupieux puisque dans Wrong Cops, la musique (électro dégénérée de Oizo lui-même) s’écoute la plupart du temps en voiture.

Marilyn Manson (Brian Warren) est David Dolores Frank.

Marilyn Manson (Brian Warren) est David Dolores Frank.

Après cette digression sur l’usage de la voiture dans l’univers dupieuxien, passons à un autre sujet, manifeste dans Wrong Cops : l’autoréférence (ndla : auto = voiture). Tout ceci, bien évidemment, sans dévoiler le film. En effet, Quentin Dupieux n’a jamais eu autant recours à l’autoréférence… jusqu’à l’autofellation ? De quoi tourner en roue libre (ndla : énième jeu de mots sur l’univers de la voiture) Wrong Cops est parsemé de références aux films et à la musique de Dupieux. Certes, l’homme est coutumier du fait. Un seul exemple pour ne pas y passer la nuit : dans Wrong, son précédent film, on aperçoit quelques secondes la peluche Flat Eric, dans le panier du chien perdu par le personnage principal. D’ailleurs, pour les fans de Flat Eric, je conseille cette vidéo où l’oiseau jaune est confronté à Pharell Williams. Un bijou. Dans Wrong Cops, Quentin Dupieux va plus loin : dans une scène, la femme et la fille d’un des « mauvais policiers » regardent à la télé Rubber, « un film génial » (la scène dans laquelle Pedro Winter met le feu à un tas de pneus). On voit même trois plans du film ! Comme si le spectateur n’avait pas compris la première fois ? Autre moment autoréférentiel : on voit Dolph (de Wrong) promener son chien (bel et bien retrouvé !). Autre moment (le dernier cité pour ne pas gâcher – et un peu plus subtil) : la femme en chaise roulante qui s’approche de la voiture d’un flic rappelle la scène de Steak dans laquelle Sébastien Tellier (en chaise roulante lui aussi) montre à Eric Judor comment voler une voiture. Ces scènes se terminent toutes les deux par des répliques hilarantes.

Quentin Dupieux Wrong Cops

Il veut qu’elle lui montre ses seins. Immédiatement.

Dernière spécificité de Wrong Cops : contrairement aux autres films de Dupieux, la bande-son de celui-ci est composée d’un florilège de titres de Mr Oizo là où les autres films bénéficiaient d’une bande-son complètement originale. Pour toutes ces raisons, Wrong Cops sonne comme un « best of » de Oizo et de Dupieux. Une rétrospective musicale et cinématographique. De là à dire que Dupieux tourne en rond ? Pas du tout. Mais de Nonfilm à Wrong Cops, peut-être est-il arrivé à une fin de cycle, à un aboutissement dans une partie de son univers absurde américain. On verra ce qu’il en est avec son prochain film, Réalité, actuellement en post-production. Sera-t-il un renouveau total pour Dupieux ou une variation sur ce qu’il a déjà produit jusqu’à présent ?

Mark Burnham": Tu veux une photo de ma bite ou quoi ?"

Mark Burnham : « Tu veux une photo de ma bite ou quoi ? »

Pour terminer, parlons des acteurs de Wrong Cops : on y trouve un Mark Burnham excellent dans le rôle du flic fan d’électro (sauf de cette merde allemande) et vendeur d’herbe, un Eric Judor borgne égal à lui-même, un Eric Wareheim libidineux et dégueulasse (une parodie de flic – d’ailleurs, regardez bien le détournement des scènes de bouffe des flics), Marilyn Manson en adolescent vaguement attardé, Ray Wise (le père de Laura Palmer dans Twin Peaks) en policier irresponsable… et Eric Roberts en réalisateur de « cinéma numérique » ! Et tant d’autres. Le hall of fame de Quentin Dupieux. Pour finir dans l’humour, même le générique a ses pépites. On peut y lire notamment : Original music by Oizo. Additional music by Oizo.

Wrong Cops est parfait pour les fans de Quentin Dupieux, de Mr Oizo, de Police Academy, d’Eric Judor, de Marilyn Manson, d’herbe, d’Eric Roberts, de gros seins, de rats, de poissons, de maisons de disques, d’absurde, des Experts à MiamiWrong Cops est pour tout le monde, même pour ta petite sœur. Wrong Cops est le menu « best of » de Quentin Dupieux.

Marc L’Helgoualc’h

Wrong Cops passe en avant-première le 11 septembre à 14h30 au Forum des Images à Paris, dans le cadre de l’Étrange Festival.

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