la flute de roseau redimensionnée

La Flûte de Roseau d’Ermek Shinarbaev (DVD)

Posté le 18 avril 2012 par

La World Cinema Fondation parrainée par Martin Scorcese tente de mettre en lumière et de sauvegarder bon nombre de films presque oubliés, en voie de disparition. Dans le magnifique coffret édité par Carlotta paru au mois d’avril, un film nous intéresse : La flûte de roseau, troisième film du réalisateur kazakh, Ermek Shinarbaev. Par Jérémy Coifman.

Un seigneur dans la Corée d’antan voit son jeune fils chahuté par son meilleur ami. Echaudé par l’attitude du jeune garçon, qu’il juge lâche, il engage le meilleur guerrier du royaume pour faire de son fils le plus grand combattant. Arrivé à l’âge adulte, le nouveau souverain est assoiffé de violence. Il gère tout par le conflit. Pourtant, son amitié pour celui qui était plus fort que lui demeure. Celui-ci est devenu poète. Excédé par la violence qui règne au sein de la cour, le poète choisit de s’exiler, loin du tumulte. « La poésie ne peut pas naitre au son d’une exécution », dit le jeune poète.

L’atmosphère est posée.  Le conte commence loin de notre temps, mais pourtant tellement proche. Le conditionnement, l’aliénation, la place de l’art dans un régime dictatorial, autant de thèmes forts qui déjà sont esquissés, avec calme et volupté. La lumière brûle la pellicule, la surexposition est superbe. C’est tellement beau qu’on se croirait dans un rêve.

Avance rapide, le conte peut vraiment commencer. Coupé en sept « nouvelles », il traversera presque un demi-siècle de l’histoire d’une famille, marquée par la tragédie et par le sceau de la vengeance. Un instituteur aigri assassine la petite fille d’une famille sans histoire et prend la fuite. Le père, aveuglé par la vengeance, va le poursuivre pendant des dizaines d’années, jusqu’à pouvoir presque assouvir sa soif de sang, mais en vain. Il ira jusqu’en Chine. De retour bredouille en Corée, il prend une concubine pour avoir un fils, celui-ci n’a qu’une fonction : tuer l’assassin de sa demi-sœur, rien de plus.

Comment vivre normalement et faire ses propres choix quand on est conditionné à une fonction ? Jusqu’où notre destin peut-être écrit ? Autant de questions qui sont abordés dans La flûte de roseau. Rapidement, on se laisse porter. Comme Shinarbaev, le réalisateur, qui filme les mots d’Anatoli Kim, grand écrivain russe qui écrivit le film. La flûte de roseau est comme un long poème. On boit chaque mot, chaque plan. Shinarbaev déstructure son récit, enchaîne les plans symboliques, tisse les fils de la tragédie avec mélancolie, n’oubliant pas d’insuffler une force tranquille à son message politique.

C’est la première fois que le sort des Coréens en ex-URSS était abordé. Pas étonnant quand on connait les origines d’Anatoli Kim (qui était un « Koryo-Saram », un Russe d’origine coréenne). Tout est lié dans La flûte de roseau. Le roi violent et le jeune poète, le père vengeur, le fils conditionné, les coréens déportés, tous sont prisonniers. La profondeur et la beauté du film marquent durablement.

Contemplatif, fort et magnifique visuellement, La flûte de roseau est un véritable petit chef d’œuvre. Comme un superbe poème, il est bien difficile à appréhender. Mais plutôt que de chercher une compréhension totale, il est important de se laisser porter, immerger.  C’est au fond de son âme que le sens naît, petit à petit. Quand l’émotion se mêle à la quiétude, après être passée par bien des tumultes. Quand vient ce sublime coucher de soleil final, on se dit que le voyage était vraiment extraordinaire et on en sort apaisé, et réellement grandi.

Verdict :

 

Jérémy Coifman.

La Flûte de Roseau d’Ermek Shinarbaev, disponible dans le coffret World Cinema Fondation (4 Films), édité par Carlotta depuis le 18/04/2012.

Imprimer


Laissez un commentaire


*