Hanezu

Hanezu de Kawase Naomi (Cinema)

Posté le 19 janvier 2012 par

Après sa présentation au festival de Cannes et Kinotayo, Hanezu, le nouveau film de Kawase Naomi, arrive enfin en salles le 1 février. Retour sur un film envoûtant. Par Jérémy Coifman.

C’est l’histoire de trois montagnes, d’un poème et d’une légende qui s’est écrite il y a des milliers d’années. Trois montagnes, deux hommes, une femme, l’amour, la convoitise. Nara au petit matin, Nara la nuit, et ce poème qui résonne dans nos oreilles. « Le Mont Kagu rivalisait avec le Mont Miminashi pour l’amour du Mont Unebi. Il en est ainsi depuis le temps des dieux, et aujourd’hui aussi dans notre monde flottant, les hommes se battent pour des femmes ».

Une femme peut-elle aimer deux hommes en même temps ? L’affrontement entre ces deux hommes est-il inévitable ? C’est avec solennité que l’on rentre dans le film, tout de suite, on ressent l’importance de ces lieux, de ces paroles. Il s’en dégage presque instantanément une certaine magie.

Kayoko teint des foulards de couleur rouge/hanezu dans sa petite maison paisible, au son d’un oiseau jaune dans une cage. La lumière vient illuminer la pièce, le vent, lentement, souffle. La vie s’écoule paisiblement. Pourtant, sur le visage de Kayoko, on voit poindre la mélancolie. Le rouge, annonciateur du malheur, de la peine. Elle est mariée à Tetsuya, un publicitaire travaillant en ville. Pourtant, la passion, elle la vit avec Takumi, un artiste. Célibataire endurci. Le rouge, toujours le rouge.

Plus que les foulards de Kayoko, que la passion entre les deux amants, le rouge est la couleur de la terre. Celle que les archéologues fouillent. Les plans sont longs, les machines tournent inlassablement. Le sang a coulé sur cette terre. Son Histoire est riche. Pas besoin de la connaître, tout cela apparaît comme une évidence. On est témoin de ce magnifique spectacle. Devant nous la nature, les personnages nous racontent la région, la ville.

Les personnages évoluent tranquillement. Ils se baladent à vélo, montent les marches d’un temple qu’on imagine millénaire, regardent les oiseaux faire leur nid. On écoute des anciens parler du temps de leur jeunesse, se moquant du célibat de Takumi. « Sans enfant, tu ne pourrais pas faire flotter des carpes dans le ciel », lui disent-ils, rieurs. On verra souvent la carpe flotter dans le ciel, Takumi la fixant l’air rêveur. On devine que c’est une coutume plus vieille que les aînés du village. On perçoit également l’envie d’enfant du jeune homme, son amour pour Kayoko. C’est le ballet des sentiments, tout en douceur : un repas préparé avec soin, un après-midi ensemble, des oiseaux libres faisant leur nid dans la maison de l’artiste, symbole de sa liberté, de sa sensibilité (superbe plan de l’oiseau et ses petits). Chez Kayoko, l’oiseau est en cage, et Tetsuya semble plus intéressé par son petit animal qu’à sa femme.

Tout est dit avec retenu dans Hanezu. C’est presque murmuré, mais pourtant, toujours très fort. Kawase joue avec les couleurs, leurs symboliques, avec la lumière ou l’obscurité. Un regard ou un sourire est plus fort que tout. Les acteurs rendent parfaitement ces sentiments, entre pudeur et passion. Leur histoire touche au plus profond. Aussi parce qu’elle fait partie d’un tout.

L’impression d’être écrasé par la prodigieuse nature est grande. Un effet qui nous rappelle évidemment The Tree Of Life de Terrence Malick. Kawase Naomi sait filmer sa région natale. Des araignées grimpant sur des corps en décomposition, une prairie embrumée, la lune majestueuse. Elle était là avant nous, elle sera là encore après, tout du moins, la réalisatrice l’espère. Comme Tetsuya qui veut un retour aux produits locaux (ce qui semble être une de ses obsessions), Kawase retranscrit cette peur de l’avenir, cette volonté d’un retour aux sources, pour peut-être oublier les dérives (surtout après les récents événements survenus à Fukushima). Elle filme les fruits frais, les bons petits plats. Les personnages ont l’air tous d’être en marge de la société de consommation. S’ils vont faire des courses dans une supérette, c’est pour acheter des fruits de l’industrie locale. Beaucoup des conversations entre Kayoko et son mari porteront d’ailleurs sur le sujet. Comme si la source du malaise était la perdition de Tetsuya dans une société ulcérée. On aura beau voir sa volonté d’en sortir, de revenir à la normale, « comme avant », mais hélas, il est bien trop tard. Le rouge Hanezu, c’est aussi son sang, versé quand il sait son combat perdu.

Ce poème sur les trois montagnes, ce n’est pas seulement l’histoire qui se joue devant nos yeux. C’est un cycle. Comme la nature, les amours contrariés sont cycliques. Quand Kayoko va voir sa mère, elle découvre qu’elle-même était amoureuse de quelqu’un d’autre, quand son mariage était déjà arrangé. Il en va de même pour Takumi et sa famille. Comme un miroir, les deux scènes se répondent merveilleusement. La malédiction remonte à loin. Hanezu donne l’image de familles heureuses parce que résignées. Le temps a fait son effet, la nature a suivi son cours. Pourtant on n’oublie pas, on se rappelle avec tendresse, les fantômes ressurgissent. On peut entendre leur souffle rauque, on peut sentir leur regard. Le grand-père de Takumi contemple son petit-fils. L’archéologue parle avec son vieil ami décédé. Les morts sont toujours présents au fond d’eux, et au plus profond de cette terre. D’une grande beauté plastique, ces scènes étreignent le cœur. Les personnages seront toujours présent sur leur sol, ils font partie intégrante d’un tout, le cycle continue. Cet aspect est appuyé par l’insistance des plans (les araignées, la lune, les oiseaux) ou des phrases (le poème notamment).

L’histoire d’amour est le point de rencontre entre tous ces éléments. La nature rend compte des sentiments des personnages (la lumière sur le visage de Kayoko quand elle sort de chez Takumi ou à contrario la pluie battante tombant sur celui-ci quand il apprend que la jeune femme s’est faite avorter), les fantômes du passé expriment l’impasse dans laquelle se trouvent les personnages, et ces trois montagnes qui seront toujours présentes, immuables, comme Takumi, Kayoko, Tetsuya et les autres, qui même après leur mort continueront d’exister.

On est captivé par ce spectacle d’une grande humilité. Kawase Naomi témoigne de son amour du Japon et de sa région. En même temps, elle parvient à rendre poignante, une histoire qui peut paraitre à peine esquissée. Spirituel, contemplatif, d’une grâce hallucinante, le film enchante et émeut.

Jérémy Coifman.

Verdict :

Hanezu No Tsuki de Kawase Naomi, en salles le 01/02/2012.

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