Murakami Haruki : décrire l’invisible

Posté le 11 novembre 2011 par

Traducteur de Scott Fitzgerald, Raymond Carver et John Irving, Murakami Haruki est l’auteur d’une douzaine de romans, de recueils de nouvelles et de deux ouvrages de non-fiction sur le séisme de Kobe et l’attentat de la secte Aum dans le métro de Tokyo. Son premier roman publié en 1979,  Ecoute le chant du vent sera couronné à sa sortie  par le prix Gunzo. Son roman La ballade de l’impossible est adapté au cinéma en 2011 par Tran Anh Hung. Plusieurs fois favori pour le Nobel de littérature, Murakami a reçu le prestigieux Yomiuri Literary Prize, le prix Kafka en 2006 et le prix Jérusalem en 2009. Les deux premiers tomes de son dernier roman  intitulé 1Q84 ont été récemment publiés en France par les éditions Belfond. Par Marc Sagaert.

« J’ai conscience d’être parcouru par un canal semblable à une veine d’eau souterraine qui apparaît, s’interrompt, réapparaît sous une autre forme (1) », confie Teshigawara Saburo. Cette belle métaphore de la danse qui permet au grand chorégraphe japonais, en « perdant son propre chemin et ses propres traces », d’atteindre « une autre route » et d’accéder ainsi à ce que l’on pourrait qualifier de nouveaux états de conscience, pourrait être également celle de son compatriote, l’écrivain Murakami Haruki, dont l’univers intranquile traque en chacun de nous la part d’ombre, et file  les points d’incertitude comme s’il s’agissait de points d’équilibre.

C’est en effet par des voies de traverse que nos consciences sont appréhendées, les moindres replis de nos âmes visités, les ruines parfaitement entretenues de nos esprits questionnées. Car chaque chemin génère sa propre déviation, chaque trace son contour, chaque mouvement son impulsion parallèle qui « s’attarde en écho ».

Il faut lire Murakami avec attention. Sa phrase magnifiquement ciselée est un flot qui emporte et ensorcèle mais laisse aussi, au reflux,  tel un « fluide de vie et de mort, de rêve et de veille »,  des trésors d’alluvions.

Les Amants du Spoutnik,  La Ballade de l’impossible,  Kafka sur le rivage, Après le tremblement de terre,  Le Passage de la nuit, Au sud de la frontière, à l’Est du soleil, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, sont quelques-uns de ses ouvrages que les lecteurs français peuvent découvrir en collection de poche.

Son dernier roman est une trilogie dont les deux premiers volumes, déjà plus de 1000 pages, viennent de paraître en France chez Belfond, dans une traduction de Hélène Morita, le troisième volume étant annoncé pour 2012.

Le curieux titre 1Q84, fait référence au 1984 de George Orwell. Cependant plus de Big Brother terrifiant ici, sinon de petites créatures d’égale apparence (même visage, même habit) nommées Little People, qui sont d’autant plus dangereuses qu’elles sont attirantes. Ne construisent-elles pas des « chrysalides de l’air » qui tissent avec élégance l’instant d’un séduisant vertige ? Il s’agit, expliquent-elles,  de faire sortir des fils de l’intérieur de l’air, et d’en faire un nid, lequel deviendra ensuite de plus en plus grand. Ces petits êtres maléfiques contrôlent la secte des Précurseurs, dont le leader prend plaisir à violenter des jeunes filles prépubères.

On pénètre dans cet univers étrange par le récit alterné de deux vies, celle d’Aomamé et de Tengo,  âgés de 29 et 30 ans, qui se sont connus enfants et rêvent de se revoir sans en être vraiment conscient. Lui, enseigne les mathématiques et s’essaie à l’écriture par le biais de romans qu’il ne publie pas et de chroniques qu’il ne signe pas de son nom. Elle, donne des cours de stretching et tue aussi de sang froid les hommes coupables de violences conjugales, à l’aide d’une arme affilée de sa confection.

Tengo se voit proposer par son éditeur d’être le Ghost Writer de Fukaéri, une jeune fille de 17 ans, auteur présumée du roman La Chrysalide de l’air dans lequel elle évoque l’expérience traumatisante de son passage dans la secte des Précurseurs, dont elle s’est échappée. Aomamé devra quant-à-elle effectuer une dernière mission : tuer le gourou de cette dangereuse organisation.

Les personnages de Murakami ont l’impression de ne pas vivre dans un monde véritable, de se perdre dans « des lieux de silence », dans « un insondable abîme de ténèbres » qui les transporte au-delà.  Ici, l’univers parallèle est habité par deux lunes, par deux niveaux de conscience.   Vie et rêve jouent à chaque moment une nouvelle « partition de timbales », dont les pages  « soudain dispersées comme par un vent violent », sont aussi les forces obscures de notre propre anéantissement.

Murakami dénonce, une fois de plus, l’extrémisme, le sectarisme, l’aveuglement. Il nous plonge dans un univers onirique, fantastique et cruellement sombre pour mieux débusquer les noirceurs du présent. Ses personnages sont rattachés à la réalité par un fil. « La chrysalide de l’air cessa peu à peu de scintiller et disparut comme aspirée par la tombée de la nuit. Après que la fillette à l’image d’Aomamé eut semblablement disparu, après qu’il eut été dans l’impossibilité de juger si tout cela s’était réellement passé, il resta dans les doigts de Tengo la sensation tactile de sa petite main, il lui resta sa chaleur intime ». Le fil d’une solitude inéluctable.

Marc Sagaert

(1) Teshigawara Saburo, Danser l’invisible, un film d’Elisabeth Coronel, coproduction Abacaris fims, Arte France, cop. Ministère des Affaires étrangères, 2007.

Haruki Murakami, 1Q84, 2 vol., Paris, Belfond, 2011.

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