Tribeny Rai Shape of Momo

FICA 2026 – Shape of Momo de Tribeny Rai

Posté le 9 février 2026 par

Premier long métrage de Tribeny Rai, Shape of Momo est un coup d’essai réussi. Une incursion dans la vie d’une femme paumée qui retourne dans son village familial, dans les montagnes du Sikkim, pour se ressourcer. Un retour qui ne fait qu’exacerber son inadaptation aux traditions et ses frustrations existentielles.

Bishnu, 32 ans, retourne dans son village himalayen, dans le Sikkim, une région du nord-est de l’Inde. Après avoir quitté son travail à Bombay, elle retrouve la maison familiale : sa mère, sa grand-mère en fin de vie et sa sœur Junu, mariée et enceinte. Pour Bishnu et Junu, cette maison est a priori un refuge : pour l’une, l’occasion d’imaginer un nouveau départ professionnel ; pour l’autre, un moyen d’échapper à la pression de sa belle-famille. La situation se complique quand Bishnu ne se comporte pas comme sa famille le souhaite : en respectant les coutumes locales, en évitant de se faire remarquer et en cherchant un époux. 

Tribeny Rai Shape of MomoShape of Momo est avant tout un film sur la place et l’enfermement des femmes dans une communauté patriarcale. Il commence par une scène anodine mais qui résume l’ambiance du film. C’est la nuit, Bishnu et sa famille entendent du bruit dehors. Un migrant népalais cherche une source d’eau potable. Panique dans la maison, surtout pour la mère de Bishnu qui interdit, en vain, à sa fille d’aider l’étranger. La mère va même jusqu’à mentir et faire croire que son mari va s’énerver s’il y a trop de bruit dehors. Un mari mort depuis déjà plusieurs années. Le village de montagne du Sikkim n’est pas présenté comme un lieu idéal et paradisiaque mais comme un lieu de prédation où la violence peut venir de n’importe où. D’autant que la maison est ici présentée comme un foyer de femmes. Trois générations y cohabitent, sans homme pour les protéger en cas d’attaque. Même infondée, la menace est omniprésente, latente, prête à exploser.

Shape of Momo, c’est aussi un regard sur l’éclatement d’une famille à travers le globe. Si la mère et la grand-mère n’ont pas ou jamais quitté le village de montagne, ce n’est pas le cas d’un des hommes de la famille, l’oncle de Bishnu, parti gagner sa vie à Dubaï. Il comble son absence prolongée, et ses promesses jamais tenues de retour au village, en inondant la famille de cadeaux high-tech et de smartphones. Une générosité matérielle qui peine à remplacer de réels liens humains. Sachant que la présence des sœurs Bishnu et Junu n’est que provisoire. La vie les attend dans les grandes métropoles indiennes. Le foyer du Sikkim n’existera bientôt plus.

Shape of Momo, c’est enfin une femme paumée, Bishnu, interprétée avec justesse par Gaumaya Gurung, qui agit avec autorité et violence à tout ce qui l’entoure. Au vu des coutumes locales, elle agit en homme, en garçon manqué, qui ne réussit jamais à se faire respecter et à imposer son point de vue. Mais en a-t-elle vraiment un ? À 32 ans, sans emploi ni réel projet sérieux, son retour au village familial ne fait qu’exacerber son inadaptation à la vie. Elle croit tout maîtriser mais échoue dans tout ce qu’elle entreprend, au grand dam de sa mère qui voudrait la voir se marier à Gyan, jeune architecte et fils de bonne famille. Un bonheur tout trouvé, évident, d’autant que Bishnu et Gyan effleurent le projet de construire ensemble une maison d’hôtes. Bishnu est comme ce momo qu’elle ne réussit pas à confectionner aussi bien que sa sœur et sa mère. Un momo mal confectionné n’a-t-il pas le même goût qu’un momo parfait ? se demande Bishnu. Visiblement non, puisque fond et forme sont ici intrinsèquement liés. Et Bishnu manque des deux ou, en tout cas, son fond (indépendant et désinvolte) ne s’accorde pas à la forme voulue par les coutumes du village (profil bas et respect des traditions), d’où cette profonde frustration et ces colères intempestives. Bishnu est une bouteille à la dérive qui doit quitter un rivage trop tranquille pour une mer inconnue.

La réalisatrice Tribeny Rai commente : « Shape of Momo explore la manière dont les femmes intériorisent – et parfois contestent – les systèmes qui les enferment. À travers une famille féminine multi-générationnelle, le film interroge l’identité, la liberté et la tradition, mettant en lumière la tension entre les aspirations des femmes et les attentes de la société. Mon objectif est de représenter ces femmes comme des individus complexes, et non comme de simples victimes du patriarcat. »

Shape of Momo de Tribeny Rai. Inde. 2025. Projeté au Festival international des cinémas d’Asie de Vésoul (FICA) 2026.