Dans le cadre de son ouverture aux autres contrées cinématographiques sinophones, il était normal que le Festival Allers-Retours s’arrête en Malaisie, un pays dont près d’un quart de la population est d’origine chinoise. Ainsi, on retrouve dans cette cuvée 2026 Pavane for an Infant, le troisième long-métrage du réalisateur Chong Keat Aun, qui offre à Fish Liew, actrice malaisienne remarquée dans le cinéma hongkongais contemporain, les possibilités d’une composition complète dans un long-métrage aux thématiques multi-dimensionnelles.

En Malaisie, l’existence des « boîtes à bébés » reste un tabou perçu comme un reflet de la décadence morale. À Kuala Lumpur, trois employées dévouées bravent l’opposition sociale pour soutenir des femmes de tous horizons, en quête d’autonomie corporelle face aux pressions religieuses et sociétales.
Connaissant une nouvelle vague à partir du début des années 2000 via des réalisateurs tels que James Lee, Amir Muhammad, Tan Chui Mui (Barbarian Invasion), Woo Ming Jin (Stone Turtle) et Edmund Yeo, la Malaisie continue années après années de fournir des films indépendants axés sur les écarts culturels ou la place de la femme dans un univers phallocrate. C’est totalement le cas de Pavane for a Infant, qui brasse les sujets de la maternité, des violences sexuelles et de la condition de la femme dans une société religieusement conservatrice avec des articulations solides dans son scénario, et une réelle empathie pour ses personnages de femmes, dépeintes comme soudées, qu’importe leur ethnie, et face à la violence masculine, là aussi qu’importe l’ethnie.

Là où des œuvres sombres et radicales telles que Stone Turtle flirtent avec le genre sur des sujets similaires, et où des films comme Barbarian Invasion s’essaient en fin de métrage à l’abstraction métaphysique pour ce qui est de décrire la femme en paix avec son corps, Pavane for an Infant se révèle beaucoup plus terre-à-terre, et témoigne d’une réalité oppressante, difficilement surpassable. Loin des effets tonitruants ou au contraire d’une mise en scène excessivement sèche, le film déploie ses thématiques progressivement à travers le chemin que parcourt Lai Sum, le personnage de Fish Liew, comme employée de la boite à bébé d’abord, comme soutien de Siew Man, une étudiante violée et enceinte interprétée par Natalie Hsu ensuite, puis comme mère ayant fait adopter son bébé et le recherchant, enfin.

Tout le scénario se construit autour de ces évènements la concernant, une construction méthodique, intelligente, qui donne toutes les possibilités à son personnages d’apparaître authentique à l’écran ; un personnage qui connaît diverses formes de violences, mais qui lui-même se montre particulièrement vaillant face à l’adversité et se cherche des soutiens, d’autres femmes avec qui faire preuve de sororité. Les réactions du personnages de Fish Liew sonnent toujours justes et adaptées aux évènements qu’elle rencontre, témoignant ainsi du soin particulier de mise en scène dont le réalisateur Chong Keat Aun a su faire preuve, amenant à penser que lui-même se sent particulièrement concerné par ces sujets graves et importants que connaissent toutes les sociétés au monde.

Si l’écriture se montre belle et bien réfléchie dans la progressivité de son déroulement, certaines scènes marquent plus que d’autres, et dévoilent tout le mal-être que refoulent les personnages féminins, qui risque d’exploser. Dans la scène de la salle de cinéma, quand Lai Sum et Xiao Man assistent à une séance de Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, et que face à à l’introduction érotique du film français censuré par le projectionniste, Xiao Man part aux toilettes faire une crise de panique, quelque chose se passe. La mise en scène de cette crise de terreur, dans laquelle Xiao Man est en pleurs, où elle hurle sa peur de l’avortement alors qu’elle a été violée, enlacée par Lai Sum qui essaie de la calmer, tout fonctionne comme il le faut : la distance à laquelle se place le réalisateur d’abord, qui montre l’horreur et le profond mal-être de ce personnage sans aucune trace de sensationnalisme ou de misérabilisme, associée à un talent certain d’actrice de la part de Natalie Hsu, en plus d’être admirablement dirigée. Cette scène est dévastatrice et tout le propos du film se cristallise en elle.
Avec Pavane for an Infant, Chong Keat Aun livre un film concerné sur des sujets cruciaux, qui concerne le monde entier mais qui, en Malaisie, revêt une forme particulière. Il le fait d’autant mieux qu’il s’inscrit dans un film d’auteur dramatique qui ne cherche qu’à être au service de son sujet.
Maxime Bauer.
Pavane for an Infant de Chong Keat Aun. Malaisie. 2024. Projeté au Festival Allers-Retours 2026.




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