VIDEO – Theater of Life part 1 de Sawashima Tadashi

Posté le 15 janvier 2026 par

La collection Classics de Roboto Films s’agrandit d’un petit morceau d’histoire du cinéma japonais, jusqu’alors inédit en haute définition dans le monde entier : Theater of Life, un diptyque signé Sawashima Tadashi, sorti sur les écrans japonais en 1963 et chez nous en Blu-ray en novembre 2025. Énorme succès sur l’archipel, il est considéré comme le premier ninkyo eiga, littéralement, « film de chevalerie », un mouvement cinématographique mettant en avant le code d’honneur des yakuzas dans un esprit de traditions.

Hishakaku et son amante Otoyo, une ancienne geisha, déménagent à Tokyo. Lui est un yakuza du clan Kogane, et se sacrifie pour l’honneur de son boss et de son clan. Devant purger une longue peine de prison, Otoyo est terrifiée à l’idée de rester seule. Elle fait alors, pendant ce laps de temps, la connaissance de Miyagawa, un ancien membre du clan Kogane devenu tireur de pousse-pousse.

Il faut savoir reconnaître, une nouvelle fois, la grandeur regrettée des films de studios japonais d’antan (ici la Toei) et particulièrement des années 1960. Theater of Life, partie 1, construit d’emblée, dès la première scène, dans la chambre de l’auberge où séjournent Hishakaku et Otoyo, de véritables personnages de tragédie antique. Leurs mots bien sûr – le désespoir d’Otoyo quand elle apprend que Hishakaku va devoir aller en prison ; imaginons un instant le devenir d’une ancienne geisha, seule, dans le Tokyo du XIXème siècle – leur gestuelle aussi, lorsque le couple se sert fort avant le départ, entre détermination et profond désarroi. La gravité est totale. S’en suivent les épisodes désormais classiques du film de yakuza : le passage en prison, la trahison d’un cadre du clan, et les restes du ginji, le code d’honneur des yakuzas, incarné par un vieillard qui va devenir la béquille d’Hishakaku dans les moments difficiles. Et à Hishakaku d’incarner la résistance et la résilience de ce code d’honneur face au traître.

En fin de compte, ces ingrédients du yakuza eiga se retrouvent aussi dans les films de dénonciation à la Fukasaku Kinji. Ce qui diffère, c’est la tonalité : alors que Theater of Life est un opéra tragique et romantique, Combat sans code d’honneur ou Le Cimetière de la morale flirtent avec le grotesque, tant la caméra valdingue dans tous les sens et que les personnages masculins rivalisent de virilisme risible (osons s’imaginer qu’il s’agit d’un effet volontaire de Fukasaku !). Si le virilisme de Fukasaku est si risible qu’il rend les protagonistes aussi ridicules que méprisables, le romantisme traditionnel de Theater of Life n’en est pas moins un marqueur machiste de son temps, dans lequel Otoyo ne peut que subir les décisions des hommes qu’elle côtoie, devant les aimer de gré ou de force. Il n’en demeure pas moins que la prestation impeccable de Sakuma Yoshiko rend le personnage particulièrement marquant et même moteur de l’intrigue, le centre de gravité entre les deux yakuzas qui l’entourent, Hishakaku joué par Tsuruta Koji et Miyagawa joué par Takakura Ken. Le trio compose une symphonie de sentiments forts, d’amour et de respect profond – sauf lorsque le personnage de Takakura viole Otoyo, un malheureux classique dans ce genre de production, où la portée de cet acte odieux se noie peu à peu au gré du récit et du character development pour aboutir à une forme de minimisation.

Outre cet élément, ce romantisme classique fonctionne particulièrement bien. Associé au décor d’un Tokyo ancien, ponctué de quelques scènes de guerre des gangs finement filmées, et s’achevant sur un climax, Theater of Life est un excellent film de studio, où tous les marqueurs qualité sont poussés au maximum, en matière de mise en scène et de jeu d’acteur notamment, et dont la genèse en fait une curiosité à voir absolument pour les amateurs de films japonais.

Bonus de l’édition Roboto Films :

Présentation du film par Clément Rauger (18 min). Le spécialiste du cinéma japonais revient particulièrement dans le détail concernant la saga littéraire d’origine, l’épisode qui y est adapté et les changements opérés par Sawashima dans le film. Il n’oublie pas d’évoquer le contexte de la Toei et le choix du casting.

Essai vidéo de Pauline Martyn (16 min). Dans ce module très complet, Pauline Martyn explore plus en profondeur justement ce qui a mené la Toei à inventer le ninkyo eiga, au vu de ce qui existait auparavant (des films de gangsters à l’américaine), le succès qu’a connu le genre et sa fin à l’orée des années 1970, une fois la mode passée et l’avènement des films de yakuzas ultraviolents de Fukasaku.

Maxime Bauer.

Theater of Life part 1 de Sawashima Tadashi. Japon. 1963. Disponible en Blu-ray chez Roboto Films en novembre 2025.