VIDEO – Le Passage du Grand Bouddha de Misumi Kenji

Posté le 2 janvier 2026 par

Jamais sortie en DVD en France, la trilogie du Passage du Grand Bouddha demeurait une pièce manquante de la filmographie du maître du chanbara eiga, Misumi Kenji. Le Chat qui fume comble ce manque à travers la sortie d’un beau digipack et une copie en Ultra Haute Définition des trois films. Revenons sur le premier opus.

Tsukue Ryonosuke, fils d’un grand maître des arts martiaux, est quelqu’un de particulièrement cruel. Il est capable d’abattre de sang froid des innocents, par goût de l’agitation de sa lame, à l’image d’un vieillard au Col du Grand Bouddha, provoquant la rancœur de la fille du pauvre homme. Alors que son précepteur lui organise un duel, une jeune femme se présentant comme la sœur de son adversaire, lui demande de renoncer à se battre… Et c’est le début d’un long chemin vers l’enfer du sabre, dans lequel il sera confronté à la vengeance de sa victime.

Saga populaire en 40 volumes signée Nakazato Kaizan, l’histoire du Col du Grand Bouddha est plus connu sous nos latitudes à travers la version cinéma de 1966, Le Sabre du mal, d’Okamoto Kihachi et avec Nakadai Tatsuya. Aussi, pour ceux qui ont vu cette variante, probablement au détour d’un DVD abondamment vendu dans les années 2000, l’amorce mortifère de l’intrigue du Passage du Grand Bouddha, où Tsukue tue un pauvre vieil homme sans défense, leur rappellera forcément des souvenirs de Nakadai, également couvert d’un kasa masquant son regard et son expression glaciale, faisant fondre son arme sur le même vieillard.

Ici, c’est un autre grand nom qui prête ses traits à l’anti-héros de Nakazato : Ichikawa Raizo, acteur fétiche de Misumi et coqueluche de Daiei dans les années 1960. Retrouver le duo Ichikawa-Misumi dans ce genre d’intrigue de samouraï rappelle à quel point le réalisateur, considéré comme un excellent artisan du chanbara, a tout de même su répéter le long de sa carrière des motifs identiques, notamment dans l’utilisation de la figure de son comédien fétiche, et livrer une œuvre d’auteur. Ainsi, la froideur du personnage de Tsukue rappelle un autre film de Misumi, à savoir Le Sabre, adapté pourtant d’un tout autre genre d’auteur : Mishima Yukio. Dans les deux œuvres, Ichikawa Raizo ne fait qu’un avec son sabre, et devient la cause d’une pesanteur mortifère pour quiconque croise sa route. Dans le récit de Mishima, il n’existe aucun meurtre, mais le rôle campé par Ichikawa pèse lourdement sur la psychologie et la vie privée des étudiants qu’il coache en kendo, au point de générer des frictions et des psychoses chez les uns et les autres, y compris lui-même. Le personnage du Passage n’est pas si différent, bien que le décor du Japon ancien des samouraïs permet à son réalisateur de montrer la mise à mort sans fards, accomplie de manière gratuite ou opportuniste par un artiste martial malfaisant.

Le Passage… et le livre qu’il adapte sont issus de la même mythologie, celle qui trouve peut-être son origine chez le samouraï philosophe Musashi Miyamoto, dont la vie a été brillamment romancée dans La Pierre et le sabre de Yoshikawa Eiji. Chez ces auteurs, le samouraï est psychologiquement pris en étau entre sa volonté de régner sur le monde du sabre et sa condition d’être humain, et il finira par se questionner sur le sens de toute la mort qu’il a donnée. Le Passage du Grand Bouddha premier du nom n’est pas une œuvre entière, la suite du long roman se retrouvant adaptée dans les deux autres films de la trilogie (le troisième étant réalisé non pas de la main de Misumi mais de celle de Mori Kazuo). Il est intéressant de noter que la voie du samouraï ici décrite, teintée de sang et d’énergie hautement négative, trouve un écho… avec Le Parrain de Francis Ford Coppola, sur les écrans 12 ans plus tard. En effet, le mode de vie d’un samouraï obsédé par la volonté de victoire jusqu’à la mort, et celle d’un mafieux italo-américain, amené à l’exécution froide de ses ennemis s’il ne veut pas lui-même subir la loi de la rue, conduit au même mal-être et aux mêmes questionnements de ces personnages, en tant qu’êtres humains. Car sans trop en révéler, la fin de ce premier épisode de la trilogie montre un Tsukue en plein revirement de ces certitudes et sur ses actes, à l’instar de Vito et Michael Corleone. En ce sens, Misumi, dans ce qu’il développe dans des œuvres comme Le Passage du Grand Bouddha ou Le Sabre, va de pair avec l’atmosphère générale de la Nouvelle Vague japonaise : le sens du sacrifice du peuple japonais, son rapport à la mort – et d’autant plus à travers l’épisode de la Seconde Guerre mondiale – est lourdement remis en question. Là où des auteurs comme Kurosawa Akira célèbrent des valeurs humaines perçues comme universelles face à la barbarie, Misumi fait se confronter ses protagonistes à la noirceur de leur propre âme, pour les en écœurer. Moyens différents mais message apparenté.

À travers cette intention certes multiplement usitée, Misumi livre avec ce premier opus un chanbara noir autant dans l’esprit que dans l’image, où l’obscurité fait corps avec les couleurs sombres d’un étalonnage à tendance bleu marine, dans des décors d’affrontements terrifiants.

Master vidéo

Le Passage du Grand Bouddha a été restauré en 4k par Imagica en 2021. L’éditeur a bénéficié d’un travail très frais, qu’il a agrément d’une version HDR Dolby Vision. Le résultat est à la hauteur de toutes les espérances : ce bleu marine est particulièrement profond et la netteté générale du master est éclatante.

Maxime Bauer.

Le Passage du Grand Bouddha de Misumi Kenji. Japon. 1960. Disponible en coffret digipack Blu-ray et combo Blu-ray/UHD chez Le Chat qui fume en décembre 2025.