EN SALLES – Mikusu Modan de Fujiwara Toshizo

Posté le 8 octobre 2026 par

À travers son personnage principal, jeune délinquant en réinsertion, Mikusu Modan de Fujiwara Toshizo aborde avec sensibilité les thèmes de la solidarité, de la responsabilité et de la transmission. On découvre le film en salles dès cette semaine.

« Je veux avoir une chance de tout recommencer » déclare Yuto, jeune délinquant, à sa sortie du centre de détention pour mineurs. Cette chance, c’est Hiro qui va la lui donner en l’embauchant dans le restaurant d’okonomiyaki qu’il tient avec sa femme Sono. Tandis que l’adolescent essaie de trouver un nouvel équilibre entre des relations fragiles et la volonté de reprendre sa vie en main, le couple fait face à ses propres doutes dans sa quête de parentalité.

Écrire, diriger, jouer : Fujiwara Toshizo sait tout faire, et intervient à tous les niveaux dans Mikusu Modan. C’est que bien qu’il soit relativement rare sur le grand écran (où on le connaît notamment pour son rôle dans A Scene at the Sea de Kitano Takeshi), le réalisateur a une solide carrière théâtrale sur laquelle s’appuyer. C’est peut-être en partie à cela que l’on doit son traitement sobre du son sujet, à travers lequel il reste résolument proche de l’humain.

Avec son combo de spécialité culinaire et de personnages marginalisés, Mikusu Modan pourrait tout de suite faire penser aux Délices de Tokyo de Kawase Naomi. Cependant, là où ce dernier, sans se priver d’évoquer des problèmes de société, construit une atmosphère chaude et un brin enchanteresse, Fujiwara Toshizo a pris quant à lui le parti d’une approche plus naturaliste, dans laquelle il s’agit moins de sublimer que de nous donner la sensation de rentrer dans le quotidien de ce restaurant. Cela, c’est notamment le fruit d’un travail avec le directeur de la photographie Gomi Mamoru (déjà présent sur son précédent long-métrage, The Sky and Beyond), avec qui il a opté pour un tournage caméra à l’épaule et l’ajout de grain à l’image pour développer une esthétique évocatrice du genre documentaire. Le résultat peut paraître un brin froid et pragmatique, mais il confère une impression de proximité sans donner le sentiment de forcer l’émotion.

Le traitement visuel n’est d’ailleurs pas le seul à éviter de se montrer emphatique. À ce titre, l’un des points forts de la narration est sans doute de ne pas tout détailler du parcours des personnages. Pas de flash-backs ou de longues confidences trop méthodiques sur le passé des uns et des autres, qui est largement laissé à l’imagination. Ce n’est pas pour autant que l’on jette un voile pudique dessus : au contraire, les mentions des épreuves traversées font parfois irruption avec tant de brusquerie qu’elles en sont d’autant plus déstabilisantes. Toutefois, plutôt que de se montrer surexplicatif, le scénario fait confiance au spectateur pour jauger de l’empreinte que les événements ont pu avoir sur la vie de chacun. Surtout, le procédé a l’avantage de laisser supposer la richesse et les tourments d’intériorités que l’on ne peut qu’effleurer, plutôt que de les essentialiser.

Pour prendre l’exemple de Yuto (Ido Daiki dans son premier rôle), il plane au-dessus de lui l’ombre de parents maltraitants, avec lesquels il ne cherche pas moins à renouer. Les processus psychologiques à l’œuvre, particulièrement complexes et destructeurs, pourraient tout à fait donner lieu à un examen approfondi, qui donnerait à n’en pas douter un excellent film mais nous emmèneraient sur des rails inévitablement plus sombres. Mikusu Modan, sans fermer les yeux sur la dureté des faits ni se priver de son lot de péripéties, semble plutôt vouloir se tourner vers l’avenir et la chance qu’il offre de prendre un nouveau départ. Si le personnage de Hiro (incarné par Fujiwara lui-même) illustre bien que « nouveau départ » ne rime pas avec effacement des regrets, sa bienveillance déterminée enseigne que les erreurs commises peuvent devenir le moteur d’une existence chargée de plus de convictions et de compassion.

À la blessure que cause chez Yuto une figure paternelle élusive répond, chez ses nouveaux employeurs, un projet de parentalité contrarié. Jusque-là, le parallèle est classique, et on pourrait s’attendre à ce que s’instaurent des relations de substitution cousues de fil blanc. Néanmoins, ici, le désir d’enfant est en vérité moins porté par Hiro que par sa femme, Sono (Tsuneishi Rino), ce qui induit en définitive une légère tension plutôt qu’une complémentarité. Sono, en effet, n’a pas spécialement la volonté de prendre Yuto sous son aile, et peut-être suspecte-t-elle même que le rôle de mentor détourne partiellement son mari de leur ambition conjugale. Plus sévère envers l’adolescent sans pour autant lui être hostile, elle incarne une voix moins idéaliste, pour qui l’accompagnement de jeunes en difficulté est une mission indiscutablement noble mais qui implique de lourdes responsabilités.

La figure de Sono permet en outre d’explorer un tout autre thème que la réinsertion. Ainsi, loin d’être un simple prétexte à un effet miroir, la question de la parentalité donne lieu à ses propres problématiques, parmi lesquelles les injonctions faites aux femmes de s’accomplir à travers la maternité, mais aussi le difficile parcours de la PMA, dont le coût financier, physique et psychologique pèse sur le couple mais avant tout sur celle qui subit les interventions médicales et leurs effets secondaires. Au premier abord, on n’attendait pas l’œuvre sur ces sujets-là, et s’il est vrai qu’ils sont peut-être amenés moins finement (et lorgnent en particulier vers un propos ambigu sur l’avortement), ils apportent un contrepoint largement bienvenu. Plutôt que de tourner en rond autour de son binôme masculin, l’intrigue gagne ainsi en profondeur et prend une coloration plus actuelle.

Reste que la mesure dont fait preuve Mikusu Modan peut laisser, en fin de compte, un chouia sur sa faim. Le film n’aurait-il pas gagné à faire preuve, par moments, d’un peu plus d’audace dans sa mise en scène, à embrasser un peu plus sa charge émotionnelle ? On peut laisser la question ouverte, car il n’aurait pas fallu que cela se fasse au détriment de la cohérence humaniste de l’œuvre. Fujiwara Toshizo, qui admet reconnaître un peu de son adolescence dans Yuto, et qui a lui-même travaillé comme agent de probation bénévole, prend le soin de proposer une vision sensible, qui s’inscrit loin des fantasmes et du sensationnalisme. Ce faisant il donne peut-être, véritablement, la chance à ses personnages de s’émanciper de leur représentation.

Lila Gleizes.

Mikusu Modan de Fujiwara Toshizo. Japon. 2025. En salles le 07/10/2026.