Actrice méga-star dans le monde chinois et égérie des cinéphiles du monde entier depuis Millennium Mambo en 2001, Shu Qi passe à la réalisation avec Girl, un sublime premier film sensible inspiré de sa propre adolescence, distribué par Ad Vitam.

Taïwan, 1988. Hsiao-lee, une jeune adolescente timide, peine à trouver sa place au sein de sa famille dysfonctionnelle. Elle voit sa vie bouleversée par sa rencontre avec Li-li, une jeune fille vive et insouciante qui lui permet de s’évader de son quotidien. Mais lorsque le passé douloureux de sa mère ressurgit, d’anciennes blessures refont surface. Partagée entre un lourd héritage familial et son ardent désir de liberté, Hsiao-lee doit trouver sa propre voie.
Dans une interview de 2005 que l’on peut trouver dans le livre en français Hou Hsiao-hsien dirigé par Jean-Michel Frodon, on y lit que le maître taïwanais prédisait à sa muse, qu’il dirigea par quatre fois (dans Millennium Mambo, Three Times, le film omnibus 10 + 10 et The Assassin), une carrière de réalisatrice. En 2015, Shu Qi co-scénarise la comédie commerciale All you need is love et après, plus rien, si bien que l’on pouvait douter de la prophétie de Hou sur cette question de la créativité artistique de son actrice fétiche. C’est en 2025, dans le cadre de la Mostra de Venise, que Shu Qi montre au public sa première œuvre, Girl, en déclarant qu’elle a été soutenue dans cette direction d’autrice par Hou, peu avant qu’il ne soit trop atteint par la démence sénile. Depuis, elle a obtenu le prix de la meilleure réalisation au Festival de Busan et s’est vu décernée tous les honneurs au Festival Lumière, en tant que cinéaste accomplie.

S’il est clair que ces éloges concernent aussi son immense carrière d’actrice (et son extrême sympathie à en croire ce qu’elle renvoie sur les réseaux sociaux), Girl se révèle déjà être un film abouti, magnifique, cristallin, poignant, qui dessine la part d’ombre d’une vie (celle de Shu Qi, à travers son avatar de fiction), mais qui se montre également traversé de lumière ; un premier film riche et généreux, qui ne peut que susciter l’émoi et l’émerveillement. Les intrigues de familles dysfonctionnelles sont légions dans le cinéma, mais ici, l’implication de son autrice rend cette variation particulièrement pertinente et habitée. Avant tout, le film jouit de la présence d’acteurs et d’actrices au jeu de bonne facture. La jeune actrice Bai Xiao-ying parle peu, mais le poids de l’histoire personnelle de son personnage se lit sur son visage, sur les grosses cernes sous ses yeux. La mère, jouée par 9m88, possède une écriture tout-à-fait intéressante, notamment lorsqu’elle se souvient de ce que lui a dit son père qui lui a demandé de partir et gagner elle-même sa propre vie. Leurs histoires respectives, qui sont finalement la même mais dans des dispositions différentes, s’articulent avec celle d’un père alcoolique, une véritable épave dont la dureté de la vie rend la silhouette inquiétante et qui est la principale la cause de la défaillance de la cellule familiale, ainsi que la nouvelle de l’école, dont les propres démons sont affleurés juste ce qu’il faut pour faire miroir à Hsiao-lee sans alourdir le système scénaristique.
Accompagnée, notamment, des vieux compagnons de route de Hou, Tu Duu-chih au son et Lim Giong à la bande-originale, Shu Qi commence sa trajectoire de réalisatrice dans le chemin de ce qui fait le succès artistique et la renommée de Taïwan, une dimension d’auteur issue de la nouvelle vague. Le rythme délicat, qui prend soin de ses personnages et qui s’attache à laisser paraître leurs émotions et leurs tourments sans trop de mots est typique des grands auteurs taïwanais de la belle époque.
Lorsque les jeunes cinéastes taïwanais débutent leur carrière, on sent le poids des maîtres, mais il manque très régulièrement une certaine consistance et un lâcher-prise dans la mise en scène (c’est le cas par exemple de Before the Bright Day, sans négliger ses qualités). A contrario, les réalisateurs plus expérimentés, parfois d’anciens collaborateurs de ces auteurs, ronronnent dans des canons cinématographiques parfaitement classiques ; c’est le cas du décevant Daughter’s Daughter, beaucoup diffusé en 2025. Shu Qi évite tous ces écueils en ayant saisi ce qui fait la substance des auteurs taïwanais : puiser du fond des tripes dans son expérience personnelle et chercher l’authenticité de l’émotion.
Si Hou s’est révélé particulièrement naturaliste dans toute sa carrière, avec Les Garçons de Fengkuei ou Un Temps pour vivre, un temps pour mourir, Shu Qi expérimente déjà des choses et trouve sa voie. Ainsi, un chat qui guide le chemin de l’héroïne (trace de l’ailurophilie de l’artiste) pour observer à la dérobée sa mère manger sur un stand de nouilles avec une autre femme (ayez l’œil : il s’agit d’un caméo de Shu Qi), puis un ballon bien gonflé qui sort d’un sac d’une camarade de classe, ont tout de séquences relevant du réalisme magique. Bien que le principe soit galvaudé à présent, ces mises en scènes sont brèves et enchanteresses. Ailleurs dans le film, la crainte de voir son père ivre et toxique s’en prendre à elle la nuit donne lieu à l’un des essais formels les plus intéressants, où la main de l’homme plonge dans le drap-rideau devant la jeune fille, jusqu’à être bloquée par le manque d’élasticité du tissu ; on voit cette scène deux fois dans le film, et elle traduit la lourdeur de son personnage, empêtré dans sa propre antipathie, tout en faisant sentir au spectateur une sensation qui relève du toucher. Il s’agit d’une scène étrange, qui reste en mémoire. Également, mentionnons la qualité de l’étalonnage, qui très subtilement nous emmène vers des couleurs inattendues, voire imperceptibles au premier abord ; un gros plan sur le sol d’une piste d’athlétisme laisse apparaître une teinte rosée-violacée-bordeaux, au lieu de l’habituelle couleur brune-rouge. Toutes ces variations formelles sont particulièrement originales et appréciables pour quiconque accorde de l’intérêt à la dimension plastique des films.
Erik Orsenna a dit :
« L’art est d’abord égoïste. Quand vous voulez être général, vous ne touchez personne. Quand vous racontez une histoire pour vous-même, vous touchez tout le monde. C’est un des paradoxes de l’art ».
Dans Girl, Shu Qi ne fait que puiser dans son histoire au fond d’elle, et offre ainsi un récit qui résonne pour toutes ces jeunes filles qu’on a fait grandir trop vite. Ces filles qui à cinq ans préparait déjà la cuisine à leurs parents, une phrase entendue dans le film et qui relève de l’expérience personnelle de Shu Qi.
Maxime Bauer.
Girl de Shu Qi. Taïwan. 2025. En salles le 05/08/2026.




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