VIDEO – La Trilogie du jeu de Murakawa Toru

Posté le 30 mai 2026 par

Après une édition vidéo britannique chez Radiance, le public francophone peut découvrir dans un bel écrin les trois films composant la Trilogie du jeu grâce à Carlotta Films. Trois pièces réalisées par Murakawa Toru entre 1978 et 1979, qui bénéficient du charisme froid de la plus grande star des écrans japonais de l’époque, Matsuda Yusaku.

Matsuda Yusaku interprète dans la Trilogie du jeu le tueur à gage Narumi Shohei, un protagoniste dont on ne saura que peu de choses, pour ainsi dire rien, qui évolue dans un Japon glacial et désabusé de la fin des années 70, aux prises avec les personnes qu’il doit tuer et ses commanditaires, rarement parés de bonnes intention à son égard.

Dans Le Jeu le plus dangereux (1978), Narumi est engagé pour sauver le gendre d’un grand businessman, scénario dans lequel se développe un drôle de complot dans le but d’éliminer les cadres d’une entreprise. Le récit, qui se déroule dans le milieu économique, n’est pas sans rappeler Black Test Car de Masumura Yasuzo, œuvre cherchant à montrer la toxicité du capitalisme et la nouvelle société de consommation japonaise.

Dans Le Jeu de la mort (1978), Narumi revient à Tokyo après plusieurs années d’absence et se retrouve face à ses vieux démons lorsqu’il rencontre la fille et la maîtresse de sa dernière victime. Confrontés aux yakuzas, sa gâchette va encore devoir s’agiter.

Dans Le Jeu de l’exécution (1979), le héros ou antihéros désormais bien connu du public est capturé, enfermé, et sa capacité d’endurance à la douleur est testée dans des actes de violence, le tout afin de savoir s’il peut être embaucher pour éliminer un tueur à gage du milieu qui souhaite se retirer.

Pour comprendre l’existence de cette trilogie hardboiled dans le cinéma japonais à cette époque, il convient d’avoir deux informations à l’esprit. En premier lieu, le producteur des films, Kurosawa Mitsuru, occupait une place un peu particulière dans l’industrie japonaise d’alors. Transfuge de la Nikkatsu, il fait créer une petite branche par la Toei, qui fonctionne comme une société de production indépendante, et, doté d’un nez fin, il sait saisir ce qui plaît au public, en proposant des productions à bas coût mais composés des éléments de genre qui séduisent une certaine audience masculine – dans le prolongement des pinku et Roman Porno. En second lieu, Murakawa Toru, le réalisateur choisi par Kurosawa pour travailler sur ce projet, a débuté sa carrière peu de temps avant en filmant des Roman Porno pour la Nikkatsu, donc des productions à budget serré avec peu d’éléments de décors distinctifs et autres limitations.

Kurosawa Mitsuru a parfaitement saisi l’air de son temps. Après la fin de l’âge d’or des studios, des grands mélodrames, des fresques historiques dans des décors fastueux, des films de yakuzas chevaleresques (Theater of Life), l’époque est à la désillusion d’une société devenue froide, bétonnée et régie par l’économie. Au Japon, les films de Fukasaku Kinji amorcent cette vague de films durs au début des années 70, à travers les films de vérité (Combat sans code d’honneur), mais sans doute la Trilogie du jeu jouit-elle d’une autre influence, celle du Nouvel Hollywood, qui retranscrit à merveille aux États-Unis la sensation d’une humeur morose dans un environnement blafard et sournois (les espions sont partout dans Conversation Secrète de Coppola, film éminent du courant). Ainsi donc, comme pour lutter contre cette grisaille agressive, le virilisme l’emporte dans la société et cela se sent dans certains pans de la production. La Trilogie du jeu ne développe aucun scénario aux multiples rebondissements, il ne propose aucune lecture vraiment politique (à part une vague sensation de vigilante, puisque Narumi Shohei est un personnage qui ne peut vivre que dans la solitude, la terre entière le menaçant). En revanche, il s’agit de films de mise en scène et d’atmosphère, dans lesquels Matsuda se révèle convaincant ; il est certes plutôt monolithique, mais tant sa fierté que sa nervosité refoulée se ressentent dans les mouvements de caméra portée et tendus. Dans ces métrages, on voit Matsuda refroidir des hommes d’affaires véreux et des yakuzas de toute part, ce qui a fait, à n’en pas douter, office d’exutoire pour son public d’alors.

Si maintenant nous élargissons la focale et sortons de la fin des années 70, nous nous apercevons que le cinéma japonais a produit de nombreuses séries de films qui répètent à outrance leurs gimmicks propres (Zatoichi, Lady Yakuza, etc.). À cet égard, La Trilogie du jeu en demeure une occurrence plutôt faible, qui à trop avoir connu de limitations de production en son temps, ne dispose d’aucune réelle aspérité qui rendrait les films marquants à notre époque actuelle où nous avons accès à moult œuvres et sagas en tous genres. Par ailleurs, à trop draguer le public masculin sans état d’âme, il en résulte un traitement des femmes catastrophique, notamment dans Le Jeu le plus dangereux, le premier épisode, où le love interest de l’histoire est une femme littéralement violée par Narumi mais qui n’aura pas d’autres choix que de tomber amoureuse de lui. Pour rester positifs, notons deux séquences fort bien mises en scènes : dans Le Jeu le plus dangereux, lorsque Narumi part éliminer sa cible, il entre dans un bâtiment dans l’obscurité et dans un plan-séquence ténébreux, uniquement éclairé par l’impact des balles, il abat quantité d’adversaires ; l’ouverture du Jeu de l’exécution, où Narumi est capturé et mis face à des adversaires sans en savoir la raison, est une idée qui fait grandement monter le suspense.

Nerveux et glacial, mais minimal et quelque peu daté sur certains aspects, la Trilogie du jeu risque de satisfaire les grands fans du cinéma d’exploitation japonais sans parvenir à réellement élargir ce cercle, alors qu’il puise une partie de ses influences dans quelques chose de pourtant plus consensuel, à savoir le film noir et le polar américain.

Bonus

Chaque film est accompagné d’un module vidéo récent dans lesquels Murakawa Toru (20 min), le gérant de bar de jazz et ami de Matsuda, Oki Yutaka (18 min), ainsi que le scénariste du troisième volet Maruyama Shoichi (22 min), racontent l’envers de cette époque, la production pour les professionnels du cinéma, les souvenirs de la vie de Matsuda pour son vieil ami.

Mais le principal atout du coffret réside dans le livret rédigé par Dimitri Ianni, qui fort de ses rencontres avec les professionnels du cinéma japonais comme Kurosawa Mitsura, accouche d’un véritable petit livre d’histoire sur cette période. Un livret d’une cinquantaine pages passionnant et richement illustré.

Maxime Bauer.

Le Jeu le plus dangereux, Le Jeu de la mort et Le Jeu de l’exécution de Murakawa Toru. Japon. 1978-1979. Disponibles dans le coffret La Trilogie du jeu paru chez Carlotta Films le 19/05/2026.