ALLERS-RETOURS 2026 – The River That Holds Our Hands de Chen Jianhang

Posté le 5 février 2026 par

Fiction basée à l’origine sur un projet documentaire, The River That Holds Our Hands est l’œuvre du cinéaste Chen Jianhang, qui à travers le geste cinématographique, cherche à retracer l’attachement des Teochews à leurs origines, eux qui ont connu le phénomène de migration d’une manière particulièrement marquée. Ce film délicat et important était à voir au Festival Allers-Retours 2026.

A Hong Kong, une femme âgée appelée Lam Po Wah rêve de revoir les lieux de son enfance ; à Saigon, au Vietnam, le documentariste Ah Wei part en quête des origines d’une photo de famille d’il y a 70 ans, à travers l’histoire de l’émigration des Teochews.

Teochew, ou Chaozhou, est d’abord une ville du Guangdong de 1,2 millions d’habitants. Les personnes originaires de cette localité ont migré de manière importante en Asie du sud-est, notamment au Vietnam et au Cambodge, et, depuis les années 1980, en France, où ils représentent la deuxième plus importante communauté chinoise de Paris. Durant le règne des Khmers rouges au Cambodge, les Teochew, aux côtés des Khmers, ont été amenés à immigrer une nouvelle fois pour échapper à la barbarie. C’est ainsi que se construisent des élans artistiques tels que la filmographie du Français Denis Do, qui témoigne aussi bien de son origine culturelle cambodgienne (Funan) que chinoise teochew (La Forêt de mademoiselle Tang). La guerre au Vietnam et l’exil qu’elle a provoqué a inspiré également certains films sinophones, à l’image de The Story of Woo Viet d’Ann HuiChow Yun-fat compose un Vietnamien de la minorité chinoise contraint à l’exil. Tout un pan du cinéma d’auteur sinophone traite de l’exil, particulièrement à Hong Kong où les réalisatrices Ann Hui (Woo Viet, Boat People, Le Chant de l’exil), Clara Law (Farewell China) et Mabel Cheung (Illegal Immigrant, Eight Taels of Gold) s’en sont faites une spécialité, et interrogent par la même occasion la sinité de leurs protagonistes, le fameux « monde chinois » dans lequel les membres de la communauté pourraient en théorie trouver un refuge via les chinatowns.

En jeune cinéaste originaire de Chaozhou, Chen Jianhang a suivi les traces de sa communauté à Hong Kong et au Vietnam, et a construit une fiction autour de ce travail à la base documentaire. Les grands plans sur la nature ou la ville, dans lesquels les personnages évoluent au centre, souvent filmés de loin, et avec un sound design marqué, rappellent forcément une parenté avec le cinéma sensoriel de Hou Hsiao-hsien, qui dès Les garçons de Fengkuei (1984), cherchait justement à rendre aux Taïwanais leur mémoire, en racontant leur histoire tumultueuse. Ici, cela aboutit à un film d’une beauté formelle évidente, où l’on sent le besoin vital des Teochews, et plus généralement des populations exilées, à comprendre d’où elles viennent, à travers la démarche de son héros.

Trois personnages principaux habitent le film : le documentariste, sorte d’alter ego de Chen Jianhang, sa tante, dont il recherche la maison d’enfance au Vietnam, et une étudiante vietnamienne d’origine teochew, croisée par hasard dans un café de Saïgon. Ce dernier protagoniste est le plus original et délivre une idée plutôt rare dans ce cinéma de l’exil sinophone. En effet, cette jeune fille est acculturée ; sa maîtrise de la langue teochew est approximative et elle ne semble que partiellement intéressée par l’entreprise du documentariste qu’elle rencontre. Ou plutôt, il y a ambivalence : le scénario la met sur son chemin comme une évidence, comme pour l’inviter à ses questionner sur ses propres origines ; mais sa curiosité n’est pas achevée en fin de métrage, où elle n’entreprend aucune démarche personnelle sur son origine teochew. Au contraire, elle déclare vouloir elle-même émigrer dans un pays comme les États-Unis, comme le font beaucoup d’étudiants du monde entier pour des raisons d’ambitions professionnelles et de confort. Notons que cela ne signifie pas que ce personnage est jugé pour cela ; en documentariste, Chen cherche à comprendre et à décrire des mécanismes sociaux.

The River That Holds Your Hands est une œuvre sensible et intelligente, aussi bien attachée à son sujet, l’attachement ou non des Teochews à leurs racines, tout comme elle peut être extrapolée à d’autres populations pour se questionner sur le besoin de retour aux origines et sur le phénomène d’acculturation. En phase de conclusion, l’absence de réponses réelles aux questions du documentariste est à cet effet la meilleure option possible. Elle plonge la tonalité du film dans une belle mélancolie, mais elle ouvre la voie à un autre questionnement personnel et pourquoi pas, une nouvelle aventure sur les traces des Teochews…

Maxime Bauer.

The River That Holds Our Hands de Chen Jianhang. Chine. 2025. Projeté au Festival Allers-Retours 2026.