EN SALLES – Only the River Flows de Wei Shujun

Posté le 10 juillet 2024 par

Après une projection à Cannes 2023 dans la section Un Certain Regard, sort ce mercredi Only the River Flows de Wei Shujun, cinéaste chinois contemporain devenu incontournable et dont le Striding Into the Wind nous avait beaucoup séduits lors du Festival Allers-Retours 2021.

En Chine, dans les années 1990, trois meurtres sont commis dans la petite ville de Banpo. Ma Zhe, le chef de la police criminelle, est chargé d’élucider l’affaire. Un sac à main abandonné au bord de la rivière et des témoignages de passants désignent plusieurs suspects. Alors que l’affaire piétine, l’inspecteur Ma est confronté à la noirceur de l’âme humaine et s’enfonce dans le doute.

En tant que small-town mystery, Only the River Flows se dévoile d’abord au spectateur comme une vignette sur la Chine des années 1990, un microcosme hors du temps et chargé de marqueurs sociaux. Ma Zhe, flic téméraire mais méthodique interprété par le brillant Zhu Yilong, enquête sur une série de meurtres de sang froid perpétrés dans son secteur. Une région reculée de la Chine, à la fois rurale et industrielle, occupée de vestiges, que Wei Shujun se plaît à filmer avec un certain penchant pour l’esthétique rétro que concentrent tout à la fois le format étriqué du cadre, le grain à l’image, l’atmosphère de désolation et les décors vétustes.

L’enquête qui s’y déroule, conformément à l’intégrité impassible du système judiciaire chinois, est procédurale. Aucun détail n’échappe à la caméra du réalisateur, désireux de maniaquement décortiquer les crimes qui s’abattent sur cette petite ville sans histoire. Wei Shujun ne manque pas de glisser quelques moqueries à l’égard de son gouvernement en caricaturant le commissariat et les policiers qui y officient, tous dépendants de leur hiérarchie, embourbés dans les contraintes administratives et très peu efficaces lorsqu’il s’agit de collecter les indices. Mais loin d’être un simple polar, Only the River Flows invite constamment au voyage sensoriel et à l’imaginaire, en conférant un caractère fuyant, sinon fantasmagorique, à cette enquête et à l’inspecteur chargé d’en élucider les mystères.

En ce sens, Only the River Flows rappelle beaucoup le cinéma de Kurosawa Kiyoshi. L’attitude droite mais taciturne de Zhu Yilong, paré d’un manteau sombre, évoque bien sûr les personnages torturés du cinéaste japonais incarnés par Yakusho Koji. Mais c’est la tendance affirmée de Wei Shujun pour le mystique, les névroses et les rêveries matérialisées qui finit de convaincre le spectateur du rapprochement opéré entre les deux metteurs en scène. Ma Zhe, hanté par le fantôme du meurtrier en cavale et ses disputes conjugales, se laisse dangereusement investir psychologiquement par l’ombre qu’il poursuit, à tel point qu’il en vient à douter de l’existence même de ces crimes ou d’un quelconque tueur en série. Les fausses pistes ont la fâcheuse habitude de désamorcer les nombreuses résolutions, sans cesse à remettre en question, de même que la dimension profondément allégorique du métrage laisse le public dans un certain flou parfois inconsistant, et donc peut-être sur sa faim. Mais Wei Shujun compose des images qui marquent la rétine, s’assurent la postérité quelque part dans les souvenirs lointains et vaseux du spectateur. Une expérience au seuil de l’étrange qui ne se refuse pas.

Richard Guerry.

Only the River Flows de Wei Shujun. Chine. 2023. En salles le 10/07/2024.

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