Kinotayo 2019 – Entretien avec Kiryu Mai pour The Chrysanthemum and the Guillotine

Posté le 24 janvier 2019 par

Passionnante carrière que celle de Zeze Takahisa, de ses débuts dans les pinku eiga (citons les étonnants Raigyu en 1997 et Tokyo X Erotica en 2001) aux films plus conventionnels dans des genres très différents : science-fiction avec Moon Child (2003), action avec Pandemic (2009) ou drame avec Heaven’s Story (2010). Avec The Chrysanthemum and the Guillotine, sélectionné en compétition au Festival Kinotayo, Zeze s’intéresse à deux sujets a priori très éloignés : le sumo féminin et le mouvement anarchiste dans le Japon des années 1923-1924, juste après le séisme de Kanto qui détruisit notamment Tokyo. Rencontre avec l’actrice principale, Kiryu Mai.

Le film suit les pérégrinations de Tomoyo, femme au foyer battue par son mari (premier rôle principal pour Kiryu Mai) et Tamae, ancienne prostituée coréenne (Kan Hanae) qui ont rejoint une troupe de sumo féminin pour y trouver un refuge et un espace de liberté. Les deux jeunes femmes croiseront le chemin de jeunes anarchistes décidés à venger la mort de leur maître à penser, Osugi Sakae, assassiné par la police militaire deux semaines après le séisme de Kanto. Zeze se base sur des faits réels, à savoir un groupe d’anarchistes fondateurs de la Société de la guillotine, presque tous morts très jeunes. Deux anarchistes sont particulièrement mis en valeur : Nakahama Tetsu (Higashide Masaharu, récemment vu dans Asako I&II) et Daijiro Furuta (Kanichiro). Entre deux extorsions et assassinats de personnes fortunées ou dépositaires de l’ordre public, ces deux idéalistes vont donc croiser la troupe de sumo féminin et se lier d’amitié (et un peu plus) avec Tomoyo et Tamae. Ces quatre protagonistes, tous à la recherche d’idéal et de liberté, sont des rejetons de la société, inaptes à évoluer sous les autorités en présence : mari tortionnaire ou maquereau pour les femmes, joug policier et militaire pour les anarchistes.

Pendant trois heures, Zeze montre leur errance, tragique mais parsemée de lueurs d’espoir. Ce film permet surtout de mieux connaître le sumo féminin, méconnu et en vogue dans les provinces japonaises à cette époque, ainsi que le milieu anarchiste des années 1920, certes plus documenté. Les principaux écrits d’Osugi Sakae sont traduits en anglais et cette personnalité-phare est évoquée dans plusieurs films : principalement dans Eros+Massacre de Yoshida Kiju, et plus anecdotiquement dans A Chaos of Flowers de Fukasaku Kinji.

La sélection de The Chrysanthemum and the Guillotine au Festival Kinotayo est l’occasion de s’entretenir avec l’actrice Kiryu Mai qui joue le rôle de Tomoyo, femme battue par son mari qui décide de rejoindre la troupe de sumo.

Connaissiez-vous le cinéma de Zeze Takahisa avant de tourner dans The Chrysanthemum and the Guillotine ?

Oui, il a réalisé beaucoup de films dont Heaven’s Story qui dure 4 heures [prix de la critique au Festival international du film de Berlin en 2011, ndla], donc encore plus long que celui-ci. Il tourne des films très différents.

The Chrysanthemum and the Guillotine parle de sumo féminin dans les années 1920, avec en toile de fond le militantisme anarcho-socialiste. Zeze Takahisa a organisé avant le tournage des ateliers de sensibilisation sur cette période politique du Japon, pouvez-vous nous en parler ?

Je n’ai pas participé à ces ateliers parce que je faisais plutôt partie de la troupe de sumo féminin. Seuls les acteurs jouant les anarchistes ont participé à ces ateliers, comme des cours d’école, pour mieux connaître les liens d’amitié entre ces personnages qui ont réellement existé.

L’anarchiste Osugi Sakae est mentionné au début du film, c’est même son assassinat qui va pousser la Société de la guillotine a commettre des meurtres en représailles. Connaissiez-vous Osugi et le mouvement anarchiste avant ce film ?

J’en avais entendu parler. Je suis originaire de la préfecture de Niigata où il existe une association qui étudie sa vie et son œuvre. À l’image de l’héroïne Tomoyo dans le film, je ne voulais pas en connaître trop sur le mouvement anarchiste.

La projection du film a été précédé d’un entretien vidéo avec Zeze Takahisa dans laquelle il fait un parallèle entre le Japon des années 20, touché en 1923 par un tremblement de terre, et les années 2010, touché par le tremblement de terre de 2011. Pour lui, la société japonaise connaît des troubles socio-politiques similaires. Êtes-vous d’accord avec cette analyse ?

Je connais peu de choses sur les années 20 mais avant le tournage, j’ai demandé à mon arrière-grand-mère de me raconter cette période. Il y a en effet des points communs entre les années 20 et aujourd’hui, sur l’atmosphère de la société, il y a une angoisse dans l’air. La liberté disparaît petit à petit.

Les anarchistes utilisent la violence pour arriver à leurs fins. En France, cela fait trois mois que sont organisées des manifestations, parfois violentes, qui permettent d’obtenir quelques droits sociaux. Pensez-vous qu’il faille en venir à la violence pour faire bouger les choses ?

La violence n’est pas une nécessité. Dans le film, les anarchistes volent et violentent des gens pour financer leur activité au sein de Société de la guillotine mais on voit qu’ils ne font pas grand chose, pas de révolution et qu’ils dépensent l’argent pour l’alcool et les prostituées. Zeze Takahashi les montrent un peu comme des losers. D’un autre côté, on voit des femmes qui luttent contre la violence des hommes. Cela peut certes faire avancer les choses mais ce n’est pas une nécessité.

Il s’agit de votre premier rôle principal dans un film. Comment s’est passé le tournage ?

Le tournage a été assez difficile, je me donnais corps et âme. Cela a été très physique mais c’est inoubliable pour moi. Pour les scènes de sumo, nous devions coiffer nos cheveux en chignon. Pour cela, il faut de l’huile et donc nous ne pouvions pas nous laver les cheveux avec du shampoing. Cela a pas mal agacé les actrices !

Quels sont vos projets cinématographiques ?

Après The Chrysanthemum and the Guillotine, j’ai joué dans Lying to Mom de Nojiri Katsumi. C’est l’histoire d’une famille dont le fils hikikomori [une personne recluse dans sa chambre et refusant d’en sortir, ndla] se suicide. Je joue le rôle de sa sœur. Le début du film est un peu tragique mais cela tourne peu à peu à la comédie. C’est un film complètement différent de The Chrysanthemum and the Guillotine. Je suis fière de ce film.

Y a-t-il des réalisateurs que vous affectionnez et avec qui vous aimeriez tourner ? Plus généralement, quels réalisateurs japonais aimez-vous ?

Je suis très impressionnée par les films de Somai Shinji et d’Imamura Shohei. Également Ozu Yasujiro et Kurosawa Akira qui ont réalisé des films alors que je n’étais encore née. Ils arrivent à faire passer des messages et des émotions au public d’aujourd’hui.

Pouvez-vous nous parler d’une scène d’un film qui vous a particulièrement marquée ?

Il s’agit d’un bonus DVD du film à sketches de Jean Renoir, Le Petit Théâtre, dans lequel on voit pendant 20 minutes Jean Renoir diriger une actrice. On voit que la mise en scène change au fur et à mesure et que le visage de l’actrice se transforme et devient celui du personnage. J’ai été impressionnée par cette métamorphose.

Propos recueillis par Marc L’Helgoualc’h à Paris le 19/01/2019.

Photos :

Traduction : Megumi Kobayashi.

Remerciements : Megumi Kobayashi, Xavier Norindr et toute l’équipe de Kinotayo.

The Chrysanthemum and the Guillotine de Zeze Takahisa. Japon. 2018. Projeté dans le cadre du Festival Kinotayo.

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