Critique de An Empty Dream de Yoo Hyeon-mok (Festival du Film Coréen à Paris)

Posté le 7 novembre 2012 par

Cette année, le Festival du Film Coréen à Paris consacre sa section « classiques » à des films scandaleux teintés de sexe. C’est l’occasion de (re)découvrir An Empty Dream de Yoo Hyeon-mok, un véritable ovni dans le cinéma coréen des années 60 mêlant onirisme chirurgico-dentaire, sadomasochisme et expressionnisme allemand. Par Marc L’Helgoualc’h.

Résumé : un homme (Shin Seong-il) et une femme (Park Su-jeong) ont rendez-vous chez le dentiste. Dans la salle d’attente, l’homme, qui feuillette un livre arty de photos de charme, est troublé par la beauté de la jeune femme. Ils se retrouvent tous les deux dans la salle d’opération et sont bientôt endormis par anesthésie. Sous l’effet de l’anesthésie, l’homme voit le dentiste (Park Am) dénuder la jeune femme et la caresser lascivement. Le film bascule alors du côté du rêve et des fantasmes.

L’actrice Park Su-jeong entre les mains d’un satyre.

An Empty Dream (Chunmong) est l’adaptation du film Hakujitsumi du Japonais Takechi Tetsuji, sorti en 1964. Un film érotique grand budget qui connut un grand succès mais suscita la désapprobation du gouvernement nippon, ce film pouvant donner une image « perverse » du pays, alors organisateur des Jeux Olympiques. Le gouvernement coréen fut encore plus sévère avec Yoo Hyeon-mok : celui-ci se retrouva devant le tribunal, accusé d’avoir réalisé une œuvre pornographique, notamment pour une scène où l’actrice principale fut contrainte de courir nue sur le tournage (elle portait en réalité un collant couleur chair et, d’après Jasper Sharp dans son livre Behind the Pink Curtain: The Complete History of Japanese Sex Cinema, Yoo Hyeon-mok fut surtout embêté pour des raisons politiques). Le procureur demanda une peine de 18 mois de prison pour le réalisateur qui fut finalement condamné en mars 1967 à ne payer qu’une amende. Une bonne publicité pour le film, en tout cas.

Le film débute par une séquence étrange : trois enfants déguisés en personnages de cirque dansent étrangement pour on ne sait quelle cérémonie ésotérico-absurde. Pour Twin Peaks, David Lynch aurait pu tourner cette séquence avec des nains dans le fameux décor de la Loge Noire. Le film continue chez le dentiste. Les scènes d’arrachage de dents et de roulettes sont entrecoupées d’images de sidérurgie, de pilonnage au marteau piqueur ou de lignes électriques à haute-tension. Un montage digne des films soviétiques d’avant-garde des années 1920. Tout ça imbriqué dans un sous-texte érotique fait de gros plans sur les lèvres, la nuque transpirante et les jambes nues de la jeune patiente. Quand le film bascule dans le rêve et l’onirisme, les influences soviétiques font place à celles de l’expressionnisme allemand : les personnages évoluent dans des décors de carton-pâte dignes de ceux du Cabinet du Docteur Cagliari de Robert Wiene. Yoo Hyeon-mok reste très fidèle au film de Takechi Tetsuji : les trois personnages (l’homme, la femme et le dentiste) enchaînent des scènes amoureuses dans des décors successifs : salle de bal, donjon sadomasochiste, désert de sable, grand magasin ou rue principale d’une ville imaginaire. Le déroulement des scènes est toujours le même : l’homme, éperdument amoureux de la jeune femme, tente de la libérer du joug du dentiste, véritable satyre qui n’hésite pas à torturer sa proie au fouet ou aux décharges électriques. Un jeu sadomasochiste qui rappelle les heures glorieuses des films d’Alain Robbe-Grillet comme L’Eden et après ou Glissements progressifs du plaisir.

Shin Seong-il et Park Su-jeong dans la séquence du désert du sable.

La version coréenne est moins érotique que la japonaise. A peine devine-t-on un sein à travers une nuisette alors que le film original n’hésitait pas à montrer à plusieurs reprises la poitrine de l’actrice Kanako Michi. On note aussi l’absence d’une scène dans laquelle la femme, à quatre pattes, est tenue en laisse par l’homme (clin d’œil aux Chiennes de garde). Sans doute le Japon des années 60 était-il plus permissif que la Corée sur la sexualité.

Marc L’Helgoualc’h

Verdict :

An Empty Dream de Yoo Hyeon-mok est un classique du cinéma érotique coréen. C’est également l’exemple d’une œuvre grand public réussie qui mêle expérimentation, surréalisme et provocation. Vivement une sortie DVD de ce film indispensable.

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