Dersou Ouzala de Kurosawa Akira (DVD)

Posté le 3 septembre 2012 par

Dersou Ouzala de Kurosawa Akira revient en DVD grâce aux bons soins de Potemkine. La parenthèse russe du cinéaste japonais donne naissance à un beau film d’aventure, qui explore autant les sentier sinueux de la Taïga sauvage que ceux de l’âme humaine.  Par Victor Lopez.
L’impression de plénitude qui se dégage de Dersou Ouzala est d’autant plus étonnante que sa dernière image renvoie à l’ultime scène des Sept Samouraïs, qui est pourtant remplie de regret et d’amertume. Ici, une tombe, ornée par un bâton en forme de Y, comme le symbole d’une vie passée à marcher main dans la main avec les éléments et la nature ; là, d’autres tombes, ornées d’un drapeau transformant les personnages en quelques ronds et un triangle. Mais si ces dernières tombes n’ont pas leur place dans le village des paysans, qui ont déjà oublié le sacrifice de ses occupants, celle de Dersou Ouzala se fond naturellement dans le décor naturel qui l’entoure, même quand celui-ci est recouvert par la modernité d’une ville naissante. Le début du film voit ainsi revenir, en 1910, l’explorateur Vladimir Arseniev sur les lieux où il a enterré son ami Dersou Ouzala trois ans plus tôt. Ce pèlerinage est l’occasion de partager quelques souvenirs de leur rencontre et du chemin parcouru ensemble, en remontant en 1902 puis en 1907, le film reprenant en deux parties les souvenirs tirés du journal de l’explorateur russe.

L’idiot

Il n’est pas étonnant de retrouver Kurosawa en Russie en 1975 : d’un côté le réalisateur a acquis une réputation internationale qui attire les studios comme Mosfilm (qui ne s’y trompe pas, puisque le film sera honoré de l’Oscar du meilleur film étranger en 1976), d’autre part le cinéaste traverse une période difficile et a du mal à travailler au Japon depuis l’échec de Dodes’ Ka-den (1970). Mais surtout, l’ombre de la littérature russe plane sur la filmographie du cinéaste, dont L’Idiot reste l’une des plus vibrantes adaptations de Dostoïesky. On retrouve d’ailleurs souvent dans l’œuvre de Kurosawa cette thématique dostoïeskienne de l’âme noble et pure, qui ne survit pas à la dureté de la société, plus prompte à la broyer qu’à la reconnaitre. Dersou Ouzala se présente même comme la description d’une « belle âme », le terme étant utilisé par l’explorateur, dont le récit autobiographique sert de base au film, pour décrire son ami. La différence, c’est que là où le personnage de L’Idiot est diagnostiqué comme faible par la société, Dersou, tant qu’il est dans la Taïga, est le plus apte à survivre, même si la dernière partie du film, la plus déchirante, rejoint la problématique tragique traitée dans L’Idiot de l’inadéquation de la bonté absolue avec la vie moderne.
En vivant simplement en harmonie avec la nature, le chasseur, malgré sa bizarrerie et sa tendance à parler aux « gens de la nature » (feu, animaux, vent, etc.), impressionne rapidement le petit groupe d’explorateurs que conduit Vladimir Arseniev lors de leur rencontre en 1902. Les deux hommes se lient alors d’une amitié sincère, brisant les hiérarchies. Dans la Taïga, le noble capitaine russe est l’égal du modeste chasseur golde. Sous son aspect animal (le personnage est d’abord pris pour un ours, avant que les observateurs ne balayent leurs préjugés en affirmant que « c’est bien un homme »), l’âme de Dersou Ouzala brille d’humanité et de sagesse (le personnage est d’ailleurs l’une des influences notables de Lucas pour la création de Yoda dans Star Wars).

Vivre

Et pourtant, la vie de cet homme est traversée par la tragédie. Quand on le découvre, il a perdu sa famille, emportée par une épidémie de variole. Entre 1902 et 1907, il a fait fortune, mais a tout perdu. Malgré cela, nul ressentiment dans ce personnage, nul haine, mais au contraire, la force de vivre simplement, en agissant bien sans rien attendre en retour. Vladimir Arseniev, à travers ses écrits (puis Kurosawa à travers ce film), donne alors une existence dans le temps à ce personnage qui ne vit qu’au présent en faisant résonner ses actes, pour lui simples et quotidiens, avec une certaine forme d’héroïsme.
Mais ni dans la tragédie, ni dans la description de cet héroïsme, Kurosawa ne verse dans la grandiloquence. Bien au contraire, tout se déroule avec la même tranquillité et évidence que les personnages vivent les événements qui leur arrivent. Les scènes de survie dans la nature hostile impressionnent ainsi, mais ne sont jamais spectaculaires. Toute forme de dramatisation est refusée. Survivre dans des conditions extrême, nous apprend le film, c’est finalement effectuer une série de tâches simples (« travailler », dit Dersou), que Kurosawa filme avec la même rigueur. De cela découle une impression unique, mélange de beauté persistante, mais aussi de ne jamais être totalement happé dans un récit, qui se refuse justement à en être un.

LE DVD

Faute d’un énorme travail de restauration du master, on retrouve dans cette édition les couleurs changeantes et les contours flottants qui caractérisent les copies de Derzou Ousala, des VHS aux éditions DVD du film par Opening ou MK2. La première étant épuisée depuis une éternité, la seconde vraiment catastrophique avec le film coupé sur deux disques, on se contentera de cette dernière version et on se consoleraen se disant qu’aucune édition réellement satisfaisante du film n’existe dans le monde. On peut toujours rêver d’une restauration par la World Cinema Fondation de Scorsese et d’une ressortie en salles pour l’occasion, ou au moins d’une édition en Blu Ray par Criterion (dont le Laser Disc est devenu un mythe pour les collectionneurs) qui nous permettrait enfin d’appréhender le déchaînement des éléments dont témoigne le film comme il se doit, et qui serait la seule façon d’apprécier totalement les délices du film (et d’être transporté entièrement par lui). Mais c’est encore un rêve.
En attendant, Dersou Ouzala par Potemkine remplit sa fonction palliative en proposant une édition correcte à défaut d’être parfaite, rehaussée par un trio de bonus sympathiques : un document d’époque que l’on appellerait maintenant une featurette promo, quelques images du véritable Vladimir Arseniev, mais surtout, une présentation du film par Charles Tesson. En une vingtaine de minute, le critique remet efficacement le film en perspective dans la carrière de Kurosawa, et présente quelques belles pistes d’analyses, comme l’idée d’un film d’aventure sans aventures et sans but, ou l’hommage fordien, à travers la citation liminaire de L’Homme qui tua Liberty Valence.
Verdict :
Pour résumer : Derzou Ouzala est un film unique, mais l’expérience de son visionnage ne pourrait pleinement s’apprécier que dans une copie parfaite (et de préférence sur grand écran). Cela étant impossible, la présente édition reste le meilleur moyen de découvrir le film, ou de revoir une œuvre qui grandit à chaque vision.
Victor Lopez.

Dersou Ouzala de Kurosawa Akira, disponible en DVD, édité par Potemkine, depuis le 04/09/2012.

À noter : le 04/09 sort aussi chez Potemkine la fresque soviétique Siberiade d’Andreï Kontchalovski (critique à venir).
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