13 Assassins

13 Assassins de Miike Takashi (DVD/Blu-Ray)

Posté le 20 mars 2012 par

Plus de 50 longs-métrages en moins de 20 ans : Miike Takashi bat des records de productivité. Et aussi d’éclectisme – malgré la récurrence de lignes de force (amoralité, violence trash…) auxquelles, certes, ne saurait se réduire une filmo foisonnante. Parmi ses saillies récentes, 13 Assassins surprend par son apparent classicisme. Par Antoine Benderitter.

Deux films de Miike Takashi ont fait l’actualité ces derniers mois en France. Coïncidence (ou pas ?) : tous deux œuvrent sensiblement dans le même registre – remakes de classiques de films de samouraïs des années 60. En premier lieu Hara-Kiri, diffusé dans les salles fin 2011. Puis 13 Assassins, réalisé en 2010, sorti directement en DVD le 20 mars 2012.

Le point commun de ces deux films ? Il est d’abord de façade. Et tient à leur déférence vis-à-vis de leurs modèles. A l’origine du film de Miike : Les 13 Tueurs d’Eiichi Kudo (1963). Un groupe de samouraïs est constitué afin de rayer de la surface de la terre un être immoral, proche du Shôgun, dont l’imminente prise de pouvoir met en danger l’avenir de la société japonaise. Jusque dans son titre, 13 Assassins recycle donc l’archétype du film de sabre japonais (Les Sept Samouraïs, etc.). Un schéma qu’on peut trouver aujourd’hui éculé : a priori la réussite d’un tel film ne peut se jouer que dans la mise en scène, les à-côtés, les variations autour de la trame imposée.

13 Assassins débute par une longue exposition. Présentation des personnages. Scènes hiératiques, plutôt brèves. Sensibilisation à l’enjeu dramatique. Long cérémoniel du recrutement. Voilà du côté de l’écran. Du côté du spectateur (plus curieux que passionné) : la sensation pas désagréable de se mouvoir en terrain connu. Ce qui empêche l’ennui, c’est, outre le soin apporté à l’image – impeccablement cadrée, frémissante aux bougies, resplendissante en plein air – un goût de l’effet choc, du sadisme physique et psychologique, où l’on retrouve un peu la patte du Miike passé. Ainsi de la cruauté infligée aux femmes, matérialisée par des surgissements plein champ d’humiliations, sévices, mutilations (on pense même, l’espace d’un plan, au Soldat dieu de Wakamatsu). De quoi facilement susciter l’indignation : et Miike de jouer sur le vieux ressort du bad guy qu’on adore haïr, dans le but calculé de nous intéresser au récit pourtant balisé de son assassinat à venir. Plus sobre mais déjà saisissante (bruitage sur-mixé) : la scène de hara-kiri initiale, d’autant plus impitoyable de se décliner en une petite poignée de plans (plongée puis contre-plongée, suivies d’une glaçante et symétrique vue d’ensemble).

C’est donc d’entrée de jeu que l’on croit pressentir la limite de l’exercice : l’ensemble du film obéissant à une trajectoire connue d’avance, ce seraient les excès de violence, les simples stimuli sensoriels qui porteraient le plaisir du spectateur – le reste de la satisfaction venant de nos réminiscences cinéphiliques. Oui, force est de constater que 13 Assassins, dans son cheminement fluide et implacable, s’attache à remplir de manière méthodique, prévisible, et finalement frileuse pour le réalisateur d’Ichi the killer ou Visitor Q, des cases prédécoupées, tout un échiquier arpenté de manière froide, presque frigide, ne laissant saillir des frissons de jouissances que par à-coups. Cependant il serait dommage d’en rester là, et de déplorer le supposé académisme de Miike de manière aussi tranchée qu’on avait pu le faire au sujet d’Hara-Kiri. À mesure qu’il avance, 13 Assassins dégage une aura autrement plus singulière. Peut-être grâce à sa linéarité, sa transparence, tenues – comme sous l’effet d’un pari anachronique – de bout en bout.

De fait, l’élan que prend graduellement le film – et qui dans Hara-Kiri se brisait à mi-parcours – aboutit à une singulière ampleur épique lors des trois derniers quarts d’heure. Pas seulement en raison de scènes de combats ébouriffantes (d’autant plus prenantes qu’elles demeurent à peu près réalistes). Mais surtout à cause d’une sensation d’épure maintenue tel un arc bandé, et qui rend presque vertigineux le crescendo ultime. Le sens de l’économie à l’œuvre depuis le début du film trouve alors son accomplissement. Presque jamais un plan de trop. Pas non plus de plans-séquences tape-à-l’œil. Une belle lisibilité dans le montage et les mouvements d’appareil (à l’exception d’une scène). Petit à petit, le film s’affirme plus classique qu’académique, comme s’il se prenait lui-même pour la matrice qu’à l’origine il s’était humblement donné pour tâche de recycler. Si bien qu’un mystère finit par baigner l’archétypal moule narratif, qui paraît n’avoir été depuis le début si simple, si nu, que pour se dévoiler au spectateur comme en attente et même en désir de contenu et d’interprétations.

C’est à cette aune qu’on est sensible au réseau de correspondances entre les signifiants qui se met en branle dans les dernières minutes. Comme prévu, la mission des tueurs a été accomplie. Tout s’achève dans la boue et le feu. La caméra s’attarde sur des images d’apocalypse : ville dévastée, flammes léchant les murs, cadavres croupissant dans une sorte de limon originel. Devant ces images de fin du monde, il n’est pas interdit de songer, toute proportions gardées, au cataclysme d’Hiroshima. C’est que ce dernier a été cité en exergue du film, les cartons-titres localisant l’histoire des 13 Assassins un siècle avant la bombe. Le parallèle dressé entre les deux évènements – l’un fictif, l’autre éminemment réel et tragique – peut d’abord laisser perplexe ; mais les dernières minutes du film lui confèrent une troublante résonance. Comme si, hier à l’image d’aujourd’hui, c’était toujours l’homme qui représentait un danger pour l’homme, et non la nature ou les dieux. Les drames se reproduisent. Les fantômes – ceux des films, ceux des évènements passés – reviennent sans cesse nous hanter. Comment les accueillir, leur rendre hommage, les conjurer ?

Pour ajouter au trouble : c’est alors que réapparaît un personnage tué au combat quelques minutes plus tôt (un des plus attachants des assassins : bien que n’étant pas un samouraï, il ne s’est pas montré le moins héroïque au combat). Le mort surgit auprès du dernier survivant et lui confie qu’il va refaire sa vie en Amérique. Après quoi il repart, tel un spectre, parmi les décombres fumants. Une minute plus tard, le film se conclut sur le sourire énigmatique du survivant – sourire qui s’imprime sur la rétine car, aussitôt esquissé, lui succède le cut au noir final. Sourire de soulagement ? De jouissance ? D’espoir ? Comme si tout cela (consentir à ces sacrifices, réaliser ce film…) n’avait pas été totalement vain ? Peut-être. En tout cas, cette calme jubilation s’avère contagieuse.

13 Assassins, en tant que simple divertissement, est plutôt réussi – roublard sans excès, techniquement soigné, rythmé d’une main sûre. Mais il présente le mérite supplémentaire d’inciter à toutes sortes de lectures (sociales, historiques, psychanalytiques, philosophiques…). De dialoguer avec l’inconscient individuel et collectif. Et en fin de compte, telle une eau claire et profonde, de s’avérer trop limpide pour se réduire à une quelconque de ces interprétations. On tient là une possible définition du classicisme cinématographique dans son acception la plus pure.

Antoine Benderitter.

Verdict :

 

13 Assassins de Miike Takashi, disponible en DVD, Blu-ray et VOD  chez Metropolitan depuis le 20/03/2012.

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