Dernier Train pour Busan

Seoul Station & Dernier train pour Busan – Yeon Sang-ho au FFCP : entretien et critiques

Posté le 22 octobre 2016 par

Le Festival du Film Coréen à Paris (FFCP) se déroulera au Publicis Cinema du 25 octobre au 1er novembre. L’occasion est idéale pour faire un point sur l’un des cinéastes les plus passionnants apparu en Corée ces dernières années : Yeon Sang-ho. Rencontre avec le réalisateur de Seoul Station, à découvrir au FFCP 2016 et de Dernier Train pour Busan, à revoir en séance spéciale et critique des deux films présentés.

On vous retrouve cette année avec Dernier train pour Busan en séance de minuit à Cannes. Quelle est la genèse de ce film ?

Quand j’étais en pleine production du film d’animation Seoul Station, il y a un an, je me suis dit que je pourrais peut-être garder le même univers en y mettant plus d’émotions personnelles. En traitant le film de façon un peu plus commerciale, en le situant le lendemain de l’action de Seoul Station, je me disais que cela pouvait donner un tout autre film. J’en ai parlé à ma production qui a trouvé l’idée assez bonne et ils m’ont donc proposé de faire un film en prises de vue réelles. Et c’est ça qui a donné Dernier train pour Busan.

Ce virage de l’animation vers la prise de vue réelle avait-il pour premier objectif de toucher davantage de monde ?

Il y a plusieurs raisons à ce virage. Mais, effectivement, en Corée, c’est plus facile d’approcher les spectateurs à travers un film en prises de vue réelles. Donc, comme vous le dites, il y a cet aspect commercial. Mais c’est aussi parce qu’on m’avait proposé à plusieurs reprises, depuis The King of Pigs, de tourner un film en prises de vue réelles. Je pense que j’avais au fond de moi la volonté de connaître le fonctionnement du mécanisme des films en prises de vue réelles, qui est totalement différent de celui des films d’animation. J’avais envie d’une nouvelle expérience.

Comment s’est déroulée cette nouvelle expérience en termes de tournage et de direction d’acteurs ?

Je n’ai pas éprouvé de grandes difficultés pour ce film car chaque membre de mon équipe était extrêmement professionnel. Ils m’ont aidé dans chaque étape du film. J’ai eu la chance d’avoir une équipe constituée, pour la plupart, de fans de mes films d’animation et ils ont tout fait pour que je me sente à l’aise sur le plateau. Concernant la direction d’acteurs, je dirai que même dans le cinéma d’animation, on est plus ou moins amené à diriger les acteurs pour le doublage, même si c’est très différent d’un film en prises de vue réelles. En tout cas, les acteurs se sont vraiment donnés à fond et ont tout fait pour que le film se passe bien. Le tournage a été une partie de plaisir.

yeon sang-ho

La production de Dernier train pour Busan a-t-elle été plus simple que celle de vos films d’animation ? Combien le film a-t-il coûté ?

Le budget de film a été d’environ 10 millions de dollars. Au contraire de mes films d’animation, évidemment, on a beaucoup travaillé les décors. Sinon, je n’ai pas ressenti de grandes différences par rapport à la production d’un film d’animation.

Dernier train pour Busan est un film de zombies, genre assez peu représenté dans le cinéma coréen. Pourquoi avoir choisi cette figure ?

En effet, c’est un genre qui n’est pas vraiment répandu en Corée. Mais comme il y a beaucoup de films étrangers de zombies à gros budget, le public coréen y est habitué. Les zombies étaient déjà l’élément clé de Seoul Station et le processus de reprendre cette figure dans Dernier train pour Busan a été naturel. Je me suis quand même dit que ce film allait peut-être être un peu difficile d’accès pour les spectateurs coréens. C’est pour cela que j’ai ajouté certains éléments pour que les Coréens puissent se retrouver dans le film et ne se sentent pas étrangers.

yeon sang-ho

Qu’est-ce qui vous attirait précisément dans la figure du zombie ?

Je voulais inclure des zombies car cette figure est très différente des autres figures traditionnelles comme les vampires ou les loups-garou. Le zombie, pris à part, n’a pas de pouvoir particulier. C’est assez « facile » de se protéger contre une attaque de zombies. Mais la force du zombie, et ce qui déclenche la peur de la population, est qu’il se déplace en groupe. Cette notion de groupe, de horde peut donner une signification sociale. Je voulais réaliser un drame social et cette figure me paraissait correspondre à ce que je voulais montrer.

En parlant de drames sociaux, vos précédents films portent une critique très directe sur la société contemporaine. Quel message souhaitiez-vous faire passer dans Dernier train pour Busan ?

Dans Seoul Station, je voulais délivrer un message social très fort. Pour Dernier train pour Busan, je voulais davantage apporter une touche d’émotion personnelle. Du coup, j’ai souhaité me concentrer sur les individus, les êtres humains qui peuvent devenir petit à petit des monstres. Cela peut concerner les gens qui se transforment en zombie mais pas seulement. Cela peut aussi concerner des personnes qui, à cause des circonstances, se transforment en des êtres monstrueux. Au contraire, certains deviennent des héros alors qu’ils ne l’étaient pas au début du film. Et je me suis dit demandé quelles étaient les raisons qui les poussaient d’un côté ou de l’autre de la barrière. Dans Seoul Station – je ne vais pas tout vous raconter car le film n’est pas encore sorti – la plupart des personnages sont des SDF ou des gens qui ont tout perdu. Dans Train to Busan, je voulais au contraire montrer le reste de la population, dont la motivation est de protéger leurs proches.

Il semble pourtant y avoir une critique directe de la société dans Dernier train pour Busan, notamment au début du film lors des séquences où les médias annoncent que tout va bien alors que c’est quasiment l’apocalypse dehors.

Je ne parlerai pas vraiment de regard critique. En Corée, tout le monde est habitué à l’autorité du gouvernement. C’est ce que je voulais montrer dans ce film. Selon moi, le public coréen trouvera cela plutôt amusant puisque c’est vraiment ce qui se passe avec le gouvernement. C’est vraiment la figure du pouvoir qui est représentée dans cette scène ; c’est une petite touche réaliste.

Quels sont vos prochains projets ?

Je travaille actuellement sur un scénario donc je ne peux pas trop en parler. Mais cela sera un thriller de science-fiction très coréen.

Nous demandons à chaque artiste que nous rencontrons une scène, un film qui les a inspiré ou marqué. Quel serait votre moment de cinéma ?

Je pense au film Perfect Blue de Kon Satoshi. Il y a une course-poursuite à la fin du film entre le criminel et le personnage principal. Tout d’un coup, on voit sur une vitrine l’image du vrai criminel qui se reflète. C’est une scène qui n’a l’air de rien et qui est très réaliste. Mais elle montre bien les sentiments des personnages.

Traduction : Kim Yejin.

Remerciements à Yeon Sang-ho et Laurin Dietrich.

Propos recueillis le 15/05/2016 à Cannes par Elvire Rémand et Victor Lopez.

Photos de Victor Lopez.

Seoul Station 

Yeon Sang-ho n’en est pas à son premier film, et The King of Pigs avait déjà marqué les spectateurs ayant pu le voir en festival. En amenant cette fois-ci une histoire aux apparences classiques de zombification de masse, le réalisateur comptait évidemment raconter bien plus qu’une série B de morts-vivants. En effet, le réalisateur coréen, tout comme George Romero avec ses chefs-d’œuvre, utilise les cadavres mangeurs de chair humaine pour s’intéresser à sa société, et le fait avec une maestria qui force le respect, et une noirceur terrible. Il n’édulcore jamais le propos et ne dévie jamais de la route qu’il s’est tracée. Le jury international du BIFFF ne s’était ainsi pas trompé en récompensant du corbeau d’argent (ex-æquo avec The Phone) ce bijou d’animation qui hante longuement son spectateur. Reste à voir comment le film sera accueilli à Annecy.

Seoul Station

Dès les premières minutes, le ton est donné. La caméra s’attache à nous montrer les nombreux sans-abri envahissant les rues de ce quartier pauvre de Séoul. Et, alors que la vie s’anime devant le spectateur, un vieil homme s’avance, titubant, du sang plein le cou. Le spectateur comprend immédiatement qu’il s’agit du patient zéro, de l’homme qui va amener les zombies au cœur de ce microcosme et provoquer la terreur. Mais les deux jeunes qui le voient tituber n’en savent rien, et se précipitent à son secours, voyant bien qu’il est blessé. Mais, quand ils comprennent qu’ils ont affaire à un sans-abri, ils s’arrêtent immédiatement et font demi-tour.

Le ton est donné : les SDF seront perçus, par tous les protagonistes qui n’appartiennent pas à cette communauté, comme des sous-hommes qui ne méritent que haine, rancœur, colère. Repoussés et méprisés de partout, ils vont avoir fort à faire pour se faire entendre quand les zombies commencent à les décimer. Le propos est horrible, déstabilisant, effrayant, mais quand on voit comment notre société, peu importe le pays, les traite, difficile de ne pas sentir le réalisme derrière cette histoire.

Seoul Station 2

Le réalisateur ajoute à cela un mépris au sein même des sans-abri, qui se rejettent si l’on n’appartient pas au même quartier qu’eux. Seoul Station est un film très dur, qui fait froid dans le dos avant même que les morts ne commencent à s’entasser.

D’ailleurs, Yeon Sang-ho ne s’intéresse que peu au côté survival au sein d’une ville envahie par les morts-vivants. Certes, de nombreuses scènes, comme celle suivant le père d’une jeune femme vivant dans la misère et son raté de petit ami désirant la prostituer pour qu’elle paye le loyer, et qui traversent la ville pour retrouver la jeune femme, sont très tendues. Seoul Station est un véritable film de zombies. Mais chacune de ces scènes est un prétexte pour montrer le mépris que vivent ces pauvres gens, rejetés au quotidien, que personne n’écoute, que personne ne veut même voir. Le point d’orgue est atteint quand les survivants, ayant réussi à s’accorder un court répit grâce à des barricades de fortune, essaient désespérément de rejoindre l’armée, de l’autre côté, mais ces derniers les repoussent en rappelant l’état d’urgence qui interdit à plusieurs personnes de se regrouper. Difficile de rester de marbre face à ce genre de situations tellement réaliste dans notre société

L’animation et les dessins sont agréables, et servent efficacement le scénario, véritable force de ce film, qui n’est jamais trop long, et ne se perd jamais dans de trop longs dialogues. Ainsi le spectateur ne saura pas d’où vient l’invasion zombiesque (avant le vieil homme du début) mais finalement s’en moque. Attaché au destin de cette jeune femme, il se laisse embarquer dans l’horreur, jusqu’à un final tétanisant d’abomination, osant aller encore plus loin que ce qui a été enduré jusqu’alors, mais tellement logique au vu du propos.

Seoul Station est un grand film social tout autant qu’un excellent film de zombies, et il n’est plus qu’à souhaiter qu’il ait droit à la sortie vidéo qu’il mérite (n’espérons même pas une sortie en salles).

Yannik Vanesse.

Seoul Station, de Yeon Sang-ho. Corée. 2016. Présenté au FFCP 2016. Plus d’informations ici.

Dernier train pour Busan 

Peu de chances pour que vous ayez déjà vu les films de Yeon Sang-ho. En effet, The King of Pigs, The Fake ou encore Seoul Station n’ont jamais bénéficié d’une sortie française. Seule solution pour les voir : sillonner les festivals. Heureusement, la projection au Festival de Cannes a permis à Dernier train pour Busan, et à son réalisateur – dont c’est le premier film en prises de vue réelles – de se faire remarquer.

L’action de Dernier train pour Busan se déroule le lendemain du film d’animation Seoul Station. Un virus inconnu se répand en Corée et l’état d’urgence est décrété. Alors que les rues sont envahies de zombies, des voyageurs se sont installés confortablement dans le train KTX qui relie Séoul à Busan, sans se douter de ce qui se déroule à l’extérieur. Seok-woo, interprété par Gong Yoo (She’s on Duty), père accaparé par son travail, accompagne sa petite fille, la mignonne Kim Soo-ahn (Coin Locker Girl), pour la déposer chez sa mère. Sung-gyeong, gros ours mal léché et bourrin et joué par Ma Dong-seok (Kundo), est en voyage avec sa compagne enceinte jusqu’aux dents, jouée par Jung Yu-mi (Our Sunhi) et bien d’autres représentants de la société coréenne…jusqu’au moment où ils découvrent que des personnes infectées se trouvent à bord. Les héros vont devoir se battre contre les zombies mais aussi contre certains de leurs compatriotes pour réussir à se sortir vivants de cet enfer.

Train To Busan

Le film commence comme un simple constat souvent mis en avant dans les films coréens. Un père de famille, trop occupé par son travail, oublie la fête de l’école de sa fillette qui ne réclame qu’une chose : retourner voir sa mère à Busan. Un petit brin de culpabilité embrasse le héros et il décide d’accompagner sa fille. Une fois ces premiers personnages présentés, Dernier train pour Busan en fait de même avec les autres, déjà montés à bord du KTX. Pourtant, très rapidement, cette tranquille effervescence de la vie quotidienne coréenne s’effondre. Sur les écrans de télévision situés dans le train, les informations annoncent des émeutes alors que le gouvernement tâche tant bien que mal de calmer la population en martelant un « Tout va bien« . Non, tout va mal puisque le train est déjà envahi par une horde de zombies assoiffés de sang.

La physionomie du train rend la progression des protagonistes difficile. Au contraire, les zombies s’engouffrent dans les couloirs telle une marée humaine et on peut ici remarquer l’excellent travail de Yeon Sang-ho et son équipe puisque certaines séquences sont vraiment impressionnantes. Yeon Sang-ho reprend quelques traits physiques des zombies de Seoul Station afin de mieux lier les films ensemble. Cela rend les zombies de Dernier train pour Busan particulièrement réussis et angoissants. Leur démarche, extrêmement rapide, fait penser aux infectés/zombies de 28 jours plus tard ou encore de World War Z.

Train To Busan

Mais les zombies ne sont pas les seuls monstres à bord. Les personnages, guidés par leur peur et leur instinct de survie, se transforment également peu à peu. A l’instar de ce patron d’entreprise, qui fait tout son possible pour se protéger, quitte à envoyer les autres passagers dans le couloir de la mort. Seok-woo, lui, bien que particulièrement égoïste en début de film, se découvre une âme de sauveur, en compagnie de sa petite fille idéaliste et généreuse – une qualité de l’enfance. Ces diverses transformations sont quelque peu caricaturales mais un film catastrophe l’est forcément, un minimum en tout cas. Pour s’attacher aux personnages ou les détester, il faut bien que les caractères soient forts et les actions tranchées. Cependant, à force de trop tirer vers la caricature, Yeon Sang-ho en a oublié la subtilité, ce qui était son fort dans ses films d’animation. Quelques séquences frisent le ridicule car l’émotion ne prend pas. C’est dommage.

De même, on attendait de Dernier train pour Busan un discours fort. Yeon Sang-ho est un cinéaste engagé et il l’a montré à plusieurs reprises. Un sous-texte politique est bien présent, utilisant le prétexte des zombies pour montrer la tendance des gouvernements à décréter des états d’urgence (tiens donc…) tout en rassurant la population (tiens donc…) ou simplement pour prouver que l’homme peut être un monstre. Pourtant, ce discours reste un peu lisse et semble être simplement un code du genre.

Dernier train pour Busan est impressionnant de maîtrise technique, les zombies étant particulièrement réussis. Malheureusement, ce premier film en prises de vue réelles ne convainc pas totalement et on aimerait que Yeon Sang-ho revienne à ses premières amours : l’animation. Vu le succès du film, il y a peu de chances pour que cet espoir se réalise.

Elvire Rémand.

Dernier train pour Busan de Yeon Sang-ho. Corée. 2016. Présenté au FFCP 2016. Plus d’informations ici.

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