Kim Ki-Duk

My name is Cannes (le cinéma asiatique au 64ème festival international du film de Cannes)

Posté le 23 mai 2011 par

Qu’attendre de Cannes 2011, demandait-on avant le festival. Deux semaines plus tard, on a la réponse : bilan asiatique d’un festival où il a parfois fallu chercher la perle venue de la géographie qui nous intéresse, mais où on l’a toujours trouvée. Par Victor Lopez.


 Kim Ki-duk, ressuscité à Cannes avec Arirang !

Alors que celui qui se souvient de l’édition antérieure y voit surtout le triomphe de la Thaïlande merveilleuse de Weerasethakul et sa palme d’or contestée, c’est cette année l’Arbre de Vie de Terrence Malick qui cachait la forêt de découvertes. Et celles-ci étaient dans la compétition plutôt européennes. Le Palmarès était en effet dominé par l’Occident : la France avec Polisse de Maïwenn ou Jean Dujardin dans The Artist , le Danemark avec Drive de Nicolas Winding Refn ou Kirsten Dunst en compensation pour le Melancholia de Lars von Trier, la Belgique des frères Dardenne (les sceptiques noteront que l’on découvre toujours les mêmes à Cannes…), etc. On se rapproche de l’Asie avec le très contemplatif Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Ceylan, mais on est encore loin des territoires qui nous intéressent… Et on se demande bien comment on aurait pu les atteindre, vu que l’Asie de l’Est était cette année bien absente de la compétition. Conséquence de cette disparition : la visibilité médiatique des pays de ce continent était cette année quasi-nulle, à l’exception notable du Japon.

Il-était-une-fois-en-Anatolie

Solidaire avec le Japon

On pouvait voir, partout sur la Croisette et dans le Palais des Festivals des messages de soutien au Japon, sous formes d’affiches, d’autocollants et même de badges distribués aux festivaliers. Si on était mauvaise langue, on pourrait dire que les deux films japonais sélectionnés en compétition, Hanezu et Hara-Kiri, étaient présents dans le seul but de panser le pays meurtri. Au vu des qualités très relatives des dernières œuvres de Kawase Naomi et Miike Takashi et de leur réception plus que mitigée allant d’une politesse de circonstance à un ennui affiché, on ne peut pas dire que cela ai rendu service au pays.

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Douche froide pour le Japon, et pour le soporifique Hanezu en particulier…

A priori ces deux choix pouvaient paraitre judicieux. Avec d’un côté une habituée du festival y ayant gagné des prix, de l’autre un cinéaste de genre que la récente sélection à Venise avec 13 Assassins a rendu plus respectable, on tenait les deux faces du cinéma japonais : le drame intimiste et contemplatif de festival et le chambara à priori sulfureux (en raison du nom de Miike et de la 3D). Malheureusement, les deux films figurent parmi les plus décevants des filmographies de leurs auteurs et font partis des plus mauvais films d’une compétition par ailleurs souvent brillante.

hara-Kiri

En revenant à Nara après un détour en Thaïlande (Nonoya) et un documentaire sur l’accouchement naturel (Genpin), Kawase ne trouve plus dans sa ville natale la même inspiration qui animait Suzaku ou La Fôret de Mogari et nous perd dans une intrigue sans chair que n’arrive pas à rehausser quelques plans poétiques. La même impression de vide parcourt le remake impersonnel de Miike, qui s’applique à reconstruire les plans très composés de Kobayashi en vidant son film de son discours critique. Il transforme le récit politique de 1962 en banale histoire de vengeance en troquant la condamnation sans appel des traditions japonaises pour un surplus d’émotions larmoyantes.

Guilty of romance
Du sang, du sexe, de la perversion… Guilty of romance ou le japon comme on l’aime !

Heureusement, Guilty of romance , du toujours parfait Sono Sion, est venu sauver l’honneur du Japon à la Quinzaine des réalisateurs. Même en version longue (ou japonaise : la version internationale, avec 20 minutes de moins, est plus resserrée sur l’intrigue principale, zappant une partie de l’enquête), le film fait preuve d’une originalité, d’un dynamisme et d’une énergie qui fait plaisir à voir, tant il va à l’encontre de tous les “c’est très japonais” ou “tout de même, c’est lent”, entendus à propos des deux films de la sélection officielle. Parce qu’au Marché du film le stand japonais présentait aussi nombre de métrages, dont on ne peut pas dire qu’ils soient lents ! On conseillera à tous les déçu de Hara-Kiri qui s’attendaient à du Chambara bourrin à la Baby Cart de manger quelques sucreries made in Sushi Typhoon ! On peut les assurer qu’avec un Yakuza Weapon , ça repart !


“C’est lent” ? “C’est très japonais” ? Sakaguchi Tak va vous donner une petite leçon !

Plus sérieusement, Cannes montrait un aperçu assez juste de la délicate situation du cinéma japonais, qui fait preuve depuis quelques années d’une frilosité et d’un embourgeoisement assez inquiétant, que quelques iconoclastes viennent de temps à autre bouleverser. C’est ici Sono Sion, à défaut d’un Miike très attendu sur ce terrain, qui les aura finalement représentés…

Corée graphique

Au vu de l’excellence des films coréens de cette année, on se dit que le cinéma du pays du matin calme n’a pas les mêmes problèmes que son voisin où le soleil se lève. Hong Sang-soo qui arrive tout les jours avec un nouveau film a enthousiasmé la salle Debussy à chacune des projections de The Days he Arrives, Na Hong-jin a électrisé son public avec le jouissif et tendu The Murderer, qui a réveillé tout le monde en fin de festival, et surtout Kim Ki-duk a bouleversé avec son poignant auto-portrait Arirang, que les trop rares festivaliers ayant vu le film ont chanté les larmes aux yeux lors de toute la quinzaine !


Tous en cœur : A-RI-RANG…

Peut importe que l’on aime ou pas la filmographie du réalisateur, son dernier film remet tout à plat, et pose une passionnante question de cinéma en demandant pourquoi créer des images, et au delà, pourquoi vivre. Le procédé pourrait donner une effroyable complainte nombriliste, il n’est est rien : Arirang est un passionnant drame humain et universel, dans lequel l’ironie et l’humour viennent accentuer le propos tragique.

Un Regard certain

Emir Kusturica, président d’un Certain regard ne s’y est pas trompé en décernant son prix à Kim Ki-duk (ex-aequo avec l’Allemand Andreas Dresen pour son drame aussi intimiste Halt Auf Freier Strecke sur un malade atteint d’une tumeur au cerveau : on sait rire à Cannes…). C’est d’ailleurs encore cette Sélection parallèle qui a cette année été la plus intéressante du festival, et qui a proposé (il n’y a pas de hasard) le plus large choix de films asiatiques, avec en plus des trois films coréens que l’on vient de citer, le très beau hommage à Tatsumi par Eric Khoo.


Tatsumi Sensei a fait le déplacement à Cannes, et a découvert très ému l’hommage que lui rend Eric Khoo !

Cannes, c’est comme le G8, il n’y a ni la Chine, ni l’Inde

Si l’on se réjouit de cette suprématie coréenne sur l’Asie à Cannes, on peut cependant s’interroger sur l’absence des autres pays. La Thaïlande n’aurait-elle que Weerasethakul de palmable ? Celui-ci ayant présenté un film l’an passé, on peut oublier le pays pendant trois ans ! C’est un peu le problème de Cannes, qui a souvent du mal à assimiler plus d’un réalisateur par pays. Cette politique parait cependant absurde, surtout quand on considère des territoires aussi vastes que la Chine ou l’Inde, deux géants relégués dans les marges… comme d’habitude (1).

Les marges, à Cannes, ce sont trois espaces distincts :

1. Hors Compétition : sorte de lot de consolation pour des films généralement à grand spectacle qui n’ont pas leur place dans la très respectable compétition officielle. La Chine et l’Inde eurent cette année chacun leur “hors-compét” en “projection de minuit”. Insupportable patchwork en forme d’hommage raté, Bollywood – The Greatest Love Story Ever Told a encore fait reculé de dix ans la possibilité d’un Bollywood à Cannes. Quand au Wu Xia (le titre est bien trompeur, méfiez-vous) de Peter Chan, s’il a surpris quelques fans hardcore du réalisateur ou de Donnie Yen, il fait pâle figure en comparaison du précèdent Les Seigneurs de la guerre .


Donnie Yen et Takeshi Kaneshiro, invités à Cannes, mais à condition qu’ils se tiennent bien tranquille, dans un coin pas trop exposé… D’ailleurs, pour eux, c’est camping, pas le Majestic !

2. Les sélections parallèles : La Quinzaine des réalisateurs et la Semaine de la critique ont pour but de faire émerger des nouveaux talents, avec une sélection cinéphilique et pointue. On guette les nouvelles têtes mais pour voir l’éclosion d’un grand cinéaste, il faut se farcir des dizaines d’œuvres souvent vaines et inabouties. On ressent surtout encore le poids des influences que les jeunes cinéastes n’ont pas encore totalement évacués. Cette année, le chinois Zou Pen a prouvé avec Sauna on the moon qu’il n’était pas Hou Hsiao Hsien qui a mangé Wong Kar-wai et Jia Zhangke, et Vimukhi Jayasundara a montré avec Chatrak, son premier film au Bengale, qu’il était encore loin de Weerasethakul, rendant une visite à Satyajit Ray


Chatrak : c’est Weerasethakul dans le pays de Satyajit Ray…

3. Le marché du film : Là aussi, on découvre des choses étranges et originales, mais pas les mêmes que dans les sélections parallèles ! Les gros buzz des pays dont on parle étaient pour cette édition, Sex and Zen 3D pour la Chine et Ra.One pour l’Inde. Remake d’un classique de la Cat.III érotique, le premier a été acheté par de nombreux de pays (dont la France, voir ici) alors que le second est le plus gros budget du cinéma indien : un film de super-héros (!) avec Shahrukh Khan dans le rôle principal (!!) et Hans Zimmer (!!!) à la musique. Il n’est pas toujours facile de voir les films du marché par contre : les salles sont petites et les journalistes passent après les acheteurs… Autant dire que c’était l’émeute pour Sex and Zen 3D , alors que seuls les visuels de Ra.One étaient pour l’instant disponibles (le film sort le 26 octobre en Inde et la bande-annonce disponible le 01 juillet).

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Le retour de Shahrukh Cannes !

On l’aura donc compris, cette année, le cinéma asiatique fut plutôt discret à Cannes, malgré un bon nombre de films visibles en cherchant un peu dans les marges…

Top 3 des films asiatiques de Cannes :

1. Arirang de Kim Ki-duk

2. Guilty of Romance de Sono Sion

3. The Murderer de Na Hong-jin

Victor Lopez.

(1) A noter tout de même deux personnalités chinoises importantes parmi les membre du jury : l’incontournable Johnnie To et la grande Nansun Shi, Mme Tsui Hark, productrice de nombreux films de la Film Workshop et de succès comme Infernal Affairs .

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5 commentaires pour “My name is Cannes (le cinéma asiatique au 64ème festival international du film de Cannes)”

  1. The murderer confirme encore une fois que la police coréenne s’avère particulièrement incompétente ! Aussi bon que The Chaser mais dans un registre différent !

  2. […] que Victor s’éclatait à Cannes, Yannik montait plus prosaïquement sur Paris pour couvrir une partie du cycle Le Cinéma japonais […]

  3. oui c’est sur, c’est un documentaire sociologique pointu, commandé par l’onu, l’unesco, Interpol et la Ligue Sud Coréenne des victimes abusives de la Police locale. Il parait qu’à la vision de the murderer, le gvt sud coréen aurait déclaré une révision profonde et complète de tout son arsenal judiciaire et policier afin que la sureté publique redevienne le joyau d’antan. Merci Na Hong-jin.
    (ceci dit la police coréenne n’est pas encore traitée comme la française avec europa corp et les scenar torche culs archetypaux de luc B. On a de l’avance sur ce coup)

  4. “Quelques séjours récurrents au pays du matin calme te feront peut-être appréhender la culture sud coréenne, et tu trouveras sûrement « soudain » son cinéma tout à fait représentatif du « han ».”

    🙂

  5. Ouh purée ! Martin a encore frappé ! :)) Pour revenir à quelque chose de beaucoup plus sérieux. J’apprécie tout particulièrement le point de vue pointu de Guillaume. Sans ça, j’attends Arirang de KKD. Un bail qu’il nous a pas fait un bon film celui-là. Par contre, il ne semble pas connaître le « han ».

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